Dans le cadre de son exploration du cinéma japonais, Roboto Films se penche cet hiver sur une vraie curiosité avec Crime Hunter: Bullets of Rage d‘Okawa Toshimichi, le film de lancement de la ligne de V-Cinema de la Toei, en 1989, label directement destiné au marché des cassettes vidéos, avec la mission d’être tellement efficaces qu’il deviendra inutile d’utiliser la télécommande pour aller de scène d’anthologie en scène d’anthologie.
Un policier surnommé Joker et son coéquipier sont attaqués par de mystérieux assaillants déguisés en clowns lors de l’arrestation d’un dangereux criminel. Pour venger son ami, Joker rend son badge mais pas ses armes et se retrouve bientôt allié à une bonne sœur elle aussi bien armée pour élucider la vérité.
De façon évidente, il ne s’agit pas d’un film qui brille par son scénario. Le contrat est simple : tout miser sur l’action et les rebondissements, en ne dépassant pas une heure de métrage (le film dure 58 minutes). Sera Masanori campe un policier vengeur au regard aussi fermé que son blouson de cuir est ajusté, taiseux, mais adapte des phrases chocs, et invincible lors des scènes d’action, un héros archétypal du cinéma d’action mondialisé de la fin des années 1980, en somme. À ses côtés, la jeune Tanaka Minako, en religieuse vengeresse (le fait qu’elle soit vraiment une religieuse semble parfaitement artificiel et sans vraie conséquence sur son personnage, mais offre quelques images très folles), permet d’échapper à un univers entièrement masculin, et cherche clairement à rivaliser en énergie avec son partenaire (le producteur affirme que l’un des buts du V-Cinema était de reviriliser la production nippone, les productions télévisuelle étant à ce moment tournées vers les héroïnes). Le reste du casting, composé de « gueules » affublées de noms anglais, est aussi très motivé, dans le même registre de bande dessinée au ton aussi sincère qu’hyperbolique. Le monde est caricatural, mais toujours respectueux du spectateur. On embrasse la folie des situations mais sans ironie et les personnages sont vraiment en danger, leurs exploits sont vraiment célébrés. Certains éléments ne vont finalement nulle part (l’addiction du héros à des antidouleurs destinés à le rendre aveugle) ou sont abordés avec une grande désinvolture (la révélation du traître et de ses motivations sont un grand moment de refus de construire des motivations complexes, en assumant que la réponse la plus évidente est la bonne) mais la présentation est tellement frontale qu’on l’accepte aisément.

Tourné en bonne partie à Okinawa, pour justifier la présence des armes à feu, le film tire parti de décors réels, des néons des quartiers chauds la nuit aux bases militaires américaines désaffectées. Si la narration est volontairement accélérée (les séquences d’enquêtes sont littéralement un montage de Joker « interrogeant » des malfrats dans des rues mal famées), et apporte une grande attention à ses effets et à ses armes (la question est débattue, mais il s’agit peut-être du premier film japonais à prendre en compte les douilles des pistolets, même si Kitano affirme ne pas s’en être inspiré). Côté spectacle, le film tient ses promesses, avec des effets convainquants de balles tirées dans des fronts ou à travers des lunettes, des explosions, des voitures qui se retournent, une danse du lion dans laquelle la bouche du costume laisse soudain paraître des pistolets… Les costumes et les véhicules sont choisis avec soin pour donner une impression de cohérence et compenser l’extrême fluidité du déroulement. Pour un premier film (Okawa Toshimichi était jusque là un scénariste), dans un nouveau mode de production conçu pour un nouveau marché, le film est véritablement méritoire. On est clairement dans l’exploitation (avec une scène de sexe aussi gratuite qu’étrange puisque personne dans l’équipe du film ne sait expliquer pourquoi l’homme est maquillé comme un ersatz de Ziggy Stardust, des bandanas, un plan final mi piéta mi Rambo, une scène de danse un peu maladroite de l’héroïne, un léger érotisme des épaules dénudées…), mais il y a une vraie volonté de faire autant que possible avec les moyens donnés. La musique est très datée mais mémorable, la photographie 16mm donne un grain qui convient parfaitement à l’esthétique choisie. Dans l’ensemble, si le film n’est pas un grand film, il est extrêmement sympathique et conscient de ses limites, tentant de les transcender par sa profonde générosité.

Édition vidéo de Roboto Films
La copie est très propre. Pour un film aussi court, la question de la compression n’est bien entendu pas vraiment un problème, avec un rendu qui permet vraiment d’observer la qualité du travail de la photographie. La bande son en DTS MA stéréo est également très claire et appréciable.
Le commentaire audio du réalisateur, du producteur et un des acteurs est très riche en informations sur les conditions de tournage et la genèse du film : on y apprend où chaque scène est tournée, le réalisateur révèle avec franchise toutes ses difficultés sur ce premier tournage et ce qu’il en a tiré et le trio discute même la façon dont le film a vieilli sur certains aspects (dont un moment assez hilarant où ils s’interrogent sur le type de fétichisme lié à dévoiler l’épaule d’une bonne sœur, se révélant entre une manche de blouson et un débardeur, alors qu’elle est déguisée en héroïne d’action).
On retrouve aussi une intéressante mise en contexte de ce qu’est le V-Cinema par le grand spécialiste de la question Tom Mes, une interview du réalisateur qui complète bien le commentaire audio. Un making-of d’époque est également fourni, pour mettre en avant les coulisses des scènes d’action et des effets spéciaux du film. L’interactivité est complétée par des bandes annonces.

Il est à noter le soin qu’a apporté Roboto au packaging et à la présentation des menus, pour vraiment renforcer l’aspect de capsule temporelle, jouant sur l’aspect premium de l’édition pour contrebalancer les origines cheap du film et rendre hommage à son influence.
Florent Dichy
Crime Hunters: Bullets of Rage de Toshimichi Okawa. Japon. 1989. Disponible en Blu-ray chez Roboto Films en octobre 2025.




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