Anomalie de formatage dans le paysage cinématographique calibrée des grosses productions coréennes, The Omniscient Reader Reader: The prophecy de Kim Byung-woo et découvert au Festival du Film Coréen à Paris (FFCP) s’annonçait comme l’un des blockbusters de l’année, mais il s’avère un rocambolesque plaisir coupable, appréciable avant tout pour les amateurs de kitsch et d’intrigues alambiquées ponctuées de déferlement de moments de bravoure abracadabrantesques.
Le scénario est classique pour un webtoon : un jeune homme renfermé est le seul lecteur d’un webnovel interminable. Quand ce webnovel se termine, ce qu’il raconte commence à se réaliser dans le monde réel ; le problème est que le roman se termine mal. Notre héros, omniscient parce que lecteur, va essayer de se faire passer pour un prophète et de sauver le monde de la ruine, en confrontant à l’égoïsme individualiste le pouvoir de l’amitié.
Sur le papier tout était là pour réussir commercialement, des acteurs populaires (Lee Min-ho dans le rôle du héros néo byronien de la fiction mise en abyme, Yoo Joong-hyuk, Ahn Hyo-seop dans celui de Kim Dok-ja, le protagoniste dont le nom est un jeu de mots sur la lecture en coréen, Chae Soo-bin dans celui de Yoo Sang-ah, la collègue devenue alliée dans le nouveau monde,
Shin Seung-ho dans celui de Lee Hyun-sung, un soldat bienveillant mais traumatisé), des chanteuses de k-pop (Nana d’After School et Jisoo de BlackPink), l’adaptation d’un des webtoons les plus lus de Corée, lui-même adapté d’un des webnovels le plus lus du pays et une production qui imaginait déjà quatre suites.
Mais rien ne s’est passé comme prévu. Avant même sa sortie, les fanatiques des versions antérieures ont lancé une campagne contre le film, les détracteurs de BlackPink ont expliqué que Jisoo n’était pas capable de jouer le personnage qu’elle incarnait, et la première bande annonce n’a pas arrangé les inquiétudes quant aux effets spéciaux. Le film a été proposé à Cannes mais s’est vu refusé le label de la sélection, même en séance de minuit. Le week-end de lancement a été très bon, en première place du box office local, mais le film a ensuite progressivement chuté. Il semble avoir rapporté 9 millions de dollars, dont un peu plus de 7 en Corée, mais il en a coûté 21… Sur les réseaux coréens, le film semble être déjà devenu une sorte de Meme, le public étant partagé entre la tentative de créer un culte nanardesque et l’appréciation sincère au premier degré en tant que spectacle généreux.
En n’ayant pris connaissance que du webtoon (semble-t-il plutôt fidèle au roman, qui a d’ailleurs lui-même deux variations), on comprend assez vite ce qui a provoqué l’ire des aficionados : la version en bande dessinée présente un héros à la limite de l’edgelord, troublé du fond de sadisme qu’il sent poindre en lui en regardant les événements les plus horribles du roman se réaliser devant lui. Dans le film, les aspects anti héroïques sont les plus atténués possible, et même la culpabilité au cœur du personnage n’est plus motivée par le même secret. Le webtoon tend aussi très volontiers vers l’horreur, les monstres et leurs actions lorgnant sur des mangas comme As the God Will, voire Battle Royale, alors que le film propose des designs dont on se demande s’ils veulent être marketables, le dokkaebi et le serpent de mer (curieusement appelé ici ichtyosaure) arborant un design entre le Saturday morning cartoon et la peluche. Les changements effectués sur l’intrigue jouent aussi sur l’explication du monde présenté : le réalisateur part visiblement du principe que les spectateurs connaissent déjà l’histoire ou les codes de ce genre de récit d’auto insertion type isekai. Dans le webtoon, la familiarité avec les codes vidéoludiques est justifiée par le fait que les personnages travaillent dans un studio de développement ; dans le film, on part du principe que tout le monde connaît les tropes des RPG. La chronologie est aussi perturbée, ce qui a pour effet de rendre la dimension dramatique assez étrange ; on a vraiment l’impression que les habitants de Séoul se sont habitués à une organisation post-apocalyptique en quelques heures, là où l’original prenait le temps d’établir des étapes dans la chute. Les personnages sont également parfois difficilement reconnaissables : la première héroïne porte le même costume mais hérite de pouvoirs différents (on dirait presque une référence à Silk, la Spider-Woman d’origine coréenne des comics récents, dans un manteau de Doctor Who ou d’une chanson de Leonard Cohen), le personnage légendaire joué par Lee Min-ho ressemble plus à un cosplayeur fatigué du Dante de Devil May Cry qu’à son modèle (les armes à feu ont beaucoup perturbé les fans) et la lycéenne en civil à la batte de baseball est jouée par une Jisoo de 30 ans en uniforme d’écolière avec un fusil sniper, comme une espèce de Gogo Yubari à la sauce Fortnite… Bien sûr, toute la violence graphique de la source est euphémisée, les fortes suggestions d’une tension homosexuelle entre Dok-ja et Joon-hyuk ont disparu, et les tentatives méta de jouer avec les conventions de l’histoire rebattue sont escamotées (même l’épée brisée a reforger est présentée absolument au premier degré).

Cela dit, si on accepte que ce film a une cohérence un peu légère, que certains personnages apparaissent comme des gadgets qu’on peut enlever ou retirer sans rien changer au reste (encore une fois, pauvre Jisoo qui fait visiblement de son mieux mais n’a rien à jouer), que le protagoniste manipulateur est maintenant un parangon de pureté et que les effets spéciaux sont résolument kitsch, le film est assez amusant à voir. Les monstres sont grotesques mais jamais ridiculisés, tout est pris beaucoup plus au sérieux que l’esthétique ne le suggérait, ce qui occasionne des moments de bravoure avec des bestioles colorées, des acrobaties, de la pyrotechnie. Les méchants sont très méchants (un des plus inoffensifs voit même sa scène d’introduction transformée pour évoquer la scène du métro de The Sadness !), les gentils sont des archétypes de jeux de rôle (le tank, le healer, la rogue avec ses deux couteaux, etc.), et Lee Min-ho et Jisoo sont les guest party members qui apparaissent aléatoirement pour pimenter les combats. La volonté d’iconisation se fait en dépit du bon sens (entrées dans le cadre aléatoires pour créer des images de groupes, poses entre le super sentai et l’anti-héros indien, gros plans sur des visages pour créer une intensité gratuite) mais elle donne un côté film d’animation de série assez réjouissant. Le film ne plaira pas à tout le monde, mais il y a une sorte de radicalité dans tous ses choix d’adaptation les plus bizarres, qui rappellent la folie du live action de Devilman, ou, pour rester en Corée, D-War…

Enfin, rappelons qu’il s’agit d’une énième adaptation d’une histoire déjà connue, où les personnages vivent eux-mêmes des boucles temporelles et se retrouvent dans une version de l’histoire où des éléments familiers sont perturbés. C’est un peu ce qui arrive au spectateur arrivant en ayant en tête l’une des sources, le spectateur lambda étant lui simplement à la place du héros de la première boucle, au milieu de codes ultra rebattus, en route pour un tour de manège. Et, même avec une logique (ou des insectes) différente, certaines scènes font encore leur petit effet dans le jeu avec le twist. N’étant pas Miike qui veut, adapter ce genre d’univers sur grand écran est un défi en réalité assez absurde : le récit est trop long pour se découper en quelques films, les chapitres ne sont pas pensés pour se réduire en petites unités et la fidélité au contenu entraînerait un changement de classification incompatible avec le budget. Il en résulte un film absurde, mais absolument confiant dans son absurdité et fier de lui-même. Si on attend un film bien formaté, le résultat est forcément déceptif, mais si on attend un film dont la volonté de formatage fait imploser la logique pour ne laisser que le spectacle et les jeux de référence, on peut se laisser tenter par lui, puisqu’il est visiblement destiné à devenir culte malgré lui.
Florent Dichy
Omnisicent Reader: The Prophecy de Kim Byung-woo. 2025. Corée. Projeté au FFCP 2025




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