Entretien avec Yeo Siew Hua et Luna Kwok pour Les Étendues imaginaires

Posté le 9 mars 2019 par

Bonne découverte venue de Singapour et auréolé du Léopard d’Or au Festival de Locarno, Les Étendues imaginaires est un film noir très onirique sur les travailleurs immigrés à Singapour. Porté par la photographie très colorée de Urata Hideho, Les Étendues imaginaires est un trip qu’on ne peut que recommander. Gageons qu’on devra compter à l’avenir sur le réalisateur singapourien Yeo Siew Hua. Entretien avec lui et l’actrice Luna Kowk, déjà vue dans Kaili Blues de Bi Gan.

Considérez-vous Les Étendues imaginaires comme votre premier long-métrage vu que vous aviez déjà réalisé quelques années auparavant un autre film qui s’appelle In the House of Straw ?

Yeo Siew Hua : j’ai réalisé In the House of Straw il y a déjà dix ans, ça parle de mon expérience à Singapour, une société aux cultures très variées, pleine de syncrétisme. Il y a beaucoup d’influences de l’Occident et de l’Orient. Vivre à Singapour pour une personne comme moi a été très déroutant voire schizophrénique. Le film parle de trois jeunes personnes, colocataires, qui commencent à ne plus être elles-mêmes et à perdre leur identité.

In the House of Straw est-il sorti à Singapour ? Qu’avez-vous fait entre In the House of Straw et Les Étendues imaginaires ?

In the House of Straw avait un budget très limité et était assez expérimental. Il n’a pas été distribué à part quelques projections dans des festivals. Après ce film, j’ai continué mes études de cinéma et de philosophie. Puis en 2014, j’ai réalisé le documentaire The Obs: A Singapour Story à propos de la musique alternative et underground à Singapour. Rapidement après, je me suis impliqué dans l’aide aux migrants et dans l’extension des terres à Singapour, ce qui est le point de départ des Étendues imaginaires.

Vous dites que vivre à Singapour est un peu schizophrénique. Luna, avez-vous ressenti cela également ?

Luna Kwok : oui, ne serait-ce que par la cuisine. On trouve de la nourriture du monde entier. C’est un vrai mélange des cultures.

Comment vous êtes-vous rencontrés ? Luna, on vous a vu récemment dans Kaili Blues de Bin Gan. Siew Hua, pourquoi l’avoir choisie pour jouer dans votre film ?

Yeo Siew Hua : je cherchais une actrice chinoise mais je n’en connaissais pas beaucoup. Deux producteurs m’ont recommandé Luna : Peggy Chiao, célèbre productrice de Taïwan, et Go Xiadong, producteur de cinéma indépendant chinois. Je l’ai donc rencontrée et nous avons eu de bons échanges sur le rôle et sur le script du film. Nous étions sur la même longueur d’onde. Je l’avais déjà vue dans Kaili Blues mais son rôle dans Les Étendues imaginaires est bien différent. Même si elle n’a pas le rôle principal du film, on remarque sa présence à l’écran.

Luna, quel est votre vrai nom ? Pour Les Étendues imaginaires, vous vous appelez Luna Kwok mais dans le générique de Kaili Blues, vous vous appelez Yue Guo.

Luna Kwok : mon vrai nom est Yue Guo. Luna signifie « lune », c’est la traduction littérale de mon prénom chinois Yue. Kwok est une adaptation phonétique de Guo, qui est un nom un peu difficile à prononcer hors de Chine. Luna Kwok est plus facile à prononcer pour un public non chinois.

Combien de temps a duré le tournage ?

Yeo Siew Hua : Le tournage a duré 24 jours, ce qui est plutôt normal pour ce genre de film à Singapour.

Luna, vous êtes la seule femme du film, ce n’était pas trop compliqué d’être entourée seulement par des hommes ?

Luna Kwok : non ce n’était pas difficile, tout le monde s’est bien comporté avec moi. On me voit peu à l’écran mais certaines scènes ont été coupées au montage final.

Comment vous est venu le script du film ? C’est une sorte de polar parfois irréel.

Yeo Siew Hua : j’aime repousser les barrières du langage cinématographique. Comment pousser un film de genre dans ses derniers retranchements ? Ici, c’est un film noir tourné comme un rêve mais tout ceci prend forme autour d’un aspect social. C’est essentiel de contrebalancer le côté onirique par des moments très réalistes. Après tout, c’est un film sur des travailleurs et les conditions dans lesquelles ils vivent.

Guo Yue dans Kaili Blues de Bi Gan

La semaine dernière, j’ai vu le nouveau film de Bi Gan, Un Grand voyage vers la nuit, où le rêve est également très important. L’avez-vous vu ?

Luna Kwok : oui je l’ai vu et je l’ai aimé. Et vous ?

J’ai beaucoup aimé. Vous pensez que la dernière séquence est un vrai plan séquence ou qu’il a pu faire des coupes en salle de montage ? D’ailleurs, pour Kaili Blues, comment s’est déroulé le plan de séquence ? Vous avez beaucoup répété ?

Luna Kwok : je suis curieuse de savoir combien de temps il a fallu pour tourner la séquence finale d’Un Grand voyage vers la nuit. Au début je pensais qu’il y avait quelques coupes au montage mais je me suis renseignée en cherchant les avis de professionnels sur Internet et la conclusion est qu’il s’agit bien d’un plan séquence ininterrompu. Pour Kaili Blues, nous avons beaucoup répété la scène. J’ai répété pendant cinq jours, l’acteur principal a répété pendant dix jours. Nous répétions la scène une fois par jour, entre 17h et 19h, et le reste du temps, on buvait !

Luna, vous avez tourné avec deux jeunes réalisateurs dont les films sont des succès. Êtes-vous une muse pour les jeunes réalisateurs ?

Luna Kwok : (rires) que puis-je répondre ? En Chine, on dit que je suis « l’amulette gagnante des jeunes réalisateurs ».

J’ai vu beaucoup de films chinois récemment, notamment Les Éternels de Jia Zhang-ke. Il y a une différence fondamentale avec ces films et le vôtre. La plupart du temps, les films chinois évoquent le passé de manière nostalgique, notamment en montrant des villes qui n’existent plus ou en perpétuelle transformation (les villes englouties des Trois Gorges ou la ville de Kaili par exemple). Dans Les Étendues imaginaires, vos personnages sont tournés au contraire vers l’avenir. C’est sans doute parce qu’à Singapour, tout est à construire.

Yeo Siew Hua : la Chine a une longue et riche histoire, ils regardent donc souvent vers le passé à la recherche d’un âge d’or. Singapour est une jeune nation qui n’arrête pas de construire, avec espoir en l’avenir. Ça transpire effectivement dans mon film. Il y a une certaine beauté à être nostalgique mais je préfère me tourner vers l’avenir.

Qu’allez-vous faire ces prochains mois ?

Yeo Siew Hua : je vais continuer à présenter mon film dans des festivals. Je vais aussi travailler un nouveau projet. Singapour est un peu un État de surveillance et j’ai l’impression de vivre comme une image… Est-ce que je suis vu comme un être humain ? Ce sont des idées que je vais travailler pour le prochain film.

Luna Kwok : je joue dans When Love Blossoms de Ye Jiangtian. C’est une histoire d’amour entre une agente immobilière et un coursier mais ce qu’il y a d’intéressant est qu’il y a une pièce de théâtre (J’aime les fleurs de pêcher de Jingzhi Zou) au sein du film qui a un effet miroir sur la vie des deux personnages principaux. Comme une méta-fiction entre la vie et la scène de théâtre. Le film est projeté actuellement dans des festivals. Il a été tourné un mois avant Les Étendues imaginaires.

Dernière question pour boucler la boucle : qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ?

Luna Kwok : quand j’étais au lycée, je lisais une célèbre revue de cinéma dont la traduction littérale est « Let’s watch films ». À l’époque c’était parfois compliqué de se procurer les DVD des films mais je lisais les descriptions des films dans cette revue, je regardais les photos des acteurs et actrices. J’ai naturellement décidé d’étudier le cinéma et de jouer dans des films.

Yeo Siew Hua : le cinéma m’offre des possibilités de raconter des histoires. J’ai encore beaucoup de choses à faire dans le cinéma. C’est un espace dans lequel je peux me perdre et me transformer moi-même.

Propos recueillis par Marc L’Helgoualc’h à Paris le 13/02/2019.

Remerciements à Robert Schlockoff.

Les Étendues imaginaires de Yeo Siew Hua, avec Peter Yu, Liu Xiaoyi et Luna Kwok. En salles le 06/03/2019. Lire notre critique ici.

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