LE FILM DE LA SEMAINE – OFFICE DE JOHNNIE TO (EN SALLES LE 09/08/2017)

Posté le 8 août 2017 par

Cela fait déjà cinq ans que nous n’avons pu voir de films de Johnnie To sur grand écran, depuis La Vie sans principe, drame policier sous fond de crise financière. L’excellent polar Drug War n’a eu droit, quant à lui, qu’à une exploitation sur supports numériques. Un signe des plus inquiétants du désintérêt probable des distributeurs et d’une désaffection du public pour le cinéma de Hong-Kong et ses grandes figures. C’est bien dommage, surtout concernant un cinéaste si talentueux et prolifique que Johnnie To. Contre toute attente, c’est Carlotta qui a décidé de sortir en salles l’une de ses dernières réalisations, Office, prenant le risque de distribuer un film bien éloigné des influences melviliennes de l’auteur. Office est en effet une comédie musicale sur le monde impitoyable de l’entreprise.

Il y a en France une grande confusion concernant l’œuvre et l’image de Johnnie To. Elle s’est construite en 2001 avec la sortie en salles de The Mission. Pour la presse cinéma non spécialisée, il est un auteur de polar, digne héritier de notre Jean-Pierre Melville national. Ces journalistes occulteront par paresse et manque de curiosité le reste, pourtant conséquent, de sa filmographie. Qu’importe que les premiers films du maître sortis en vidéos chez nous étaient des films de super-héroïnes : Heroic Trio et Executionners. Cette confusion a même gagné les grandes institutions cinéphiles avec la bourde survenue en 2013 pour la sélection en film de minuit au Festival de Cannes avec Blind Detective (lire ici). Les sélectionneurs comme les spectateurs et critiques pensaient voir un polar hardboiled et se sont retrouvés face à une drôle de comédie policière. Et pourtant, le couple vedette aurait dû leur mettre la puce à l’oreille : Andy Lau et Sammy Cheng sont des habitués de la gaudriole dans les productions Milkyway.

Office est surtout le projet de son interprète principale, l’actrice, chanteuse, scénariste et réalisatrice taïwanaise Sylvia Chang. Amie de longue date de Johnnie To, elle lui a proposé de réaliser pour le cinéma sa dernière pièce de théâtre.

Sylvia Chang

A l’aube de la crise financière qui frappe le monde en 2008, nous suivons l’arrivée de deux jeunes cadres juniors qui intègrent les rangs d’une grande entreprise préparant son entrée en bourse : Lee Xiang, un ambitieux naïf d’origine modeste (Ziyi Wang) et Kat (Yueting Lang, tous deux partenaires dans Mountain Cry), une fille de bonne famille tout droit sortie de Harvard, qui semble cacher un secret. Tandis que le président est au chevet de son épouse, c’est son assistante et maîtresse, la redoutable Winnie Chang (Sylvia Chang) qui dirige les opérations. Au travers des parcours des deux jeunes assistants, nous allons être les témoins, en chansons, de véritables guerres de pouvoirs et d’influence, d’alliances et de trahisons, de basses manœuvres et de révélations.

Le film est l’occasion de retrouver à l’écran le couple Chow Yun-fat et Sylvia Chang qui avaient joué ensemble dans la comédie The Fun, the Luck, and the Tycoon (1990) du même Johnnie To. Sauf qu’ici, point de conte de fée moderne. Dans Officela Cendrillon s’est rendue compte que son prince charmant était déjà marié et que son épouse était la source de sa fortune. Bien plus cynique dans leur relation, les deux amants vivent depuis des années leur adultère dans les coulisses de l’entreprise. L’amour a laissé la place au pouvoir, et la maîtresse délaissée entretient le même type de liaison avec son jeune assistant, un ambitieux aux dents longues.

Pour porter à l’écran la pièce de Sylvia Chang, Johnnie To s’adjoint les talents du directeur artistique William Chang, fidèle collaborateur de Wong Kar-wai. Ensemble, ils créent ce que l’on pourrait définir comme un open stage, mélange stylisé d’open space et de scène de théâtre : des décors très dépouillés, suggérés par les cadres verticaux ; des espaces de travail et de vie, avec au centre de cette société une horloge géante dont les aiguilles rythment la vie programmée de ses employés. L’entreprise, présentée comme une ruche avec un fonctionnement parfaitement hiérarchisé, est décrite ici dans toute son absurdité, avec ses files d’attente matinales ritualisées qui conduisent, entassés les uns contre les autres, les employés de bureau à leurs étages, tandis que l’ascenseur des dirigeants attend tranquillement ses visiteurs privilégiés. Cette cohue chorégraphiée rappelle par moment le Jacques Tati de Playtime et sa vision loufoque du monde moderne. On retrouve aussi dans sa forme de nombreuses influences, de Lars Von Trier et son Dogville pour son approche minimaliste bien qu’ici moins radicale dans sa réalisation, au récent Anna Karénine de Jo Wright pour l’intégration des arts de la scène au langage cinématographique. Mais Johnnie To ne se repose pas sur son concept graphique. Au contraire, il s’en sert pour dynamiser sa mise en scène. Ses mouvement d’appareil épousent les lignes tracées par les ponctuations qui délimitent les cadres et sa mise en scène n’en devient que plus étourdissante, accompagnant les chorégraphies d’employés en costume, qui prennent ici toute leur dimension avec son utilisation de la 3D.

Chow Yun-fat et Sylvia Chang

Le bémol réside plus dans l’adaptation de la pièce en elle-même. Secondée dans l’écriture par le scénariste maison Wai Ka-fai, le film souffre d’un court ventre mou, que le cinéaste ne parvient pas à dépasser et finit par perdre inexorablement du rythme sur son dernier tiers jusqu’à son cruel dénouement. Le script aurait mérité d’être resserré. Avec une forme si épurée, l’histoire ne peut se permettre d’avoir un peu de gras. Et concernant les parties musicales, elles sont très classiques, assez courtes et finalement discrètes. On aurait presque préféré des partitions plus modernes ou pop, mais elles ont l’avantage de ne pas nous faire sortir de l’histoire. On n’achètera pas la B.O, mais le film vaut largement le coup d’être revu.

Il aura fallu patienter quelque temps pour revoir Johnnie To sur nos écrans, et nous ne pouvons que nous réjouir de le redécouvrir dans un genre dans lequel il excelle, mais dont les œuvres sont injustement ignorées chez nous. Office est un brillant exercice de style, un beau cadeau pour son actrice et auteure Sylvia Chang qui crève l’écran de son magnétisme. Ce Maging Call ponctué d’intermèdes musicaux a du cachet et témoigne de l’incroyable richesse de la filmographie du cinéaste. Un risque de la part de Carlotta qui, espérons-le, sera largement récompensé, en attendant de découvrir les nouveaux films de Johnnie To.

Marin Deabat.

Office de Johnnie To. Hong Kong. 2015. En salles le 09/08/2017.

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