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Over your dead body de Miike Takashi (L’Étrange Festival)

Posté le 27 septembre 2014 par

La 20è édition de l’Étrange Festival fut l’occasion de projeter en avant-première Over Your Dead Body de Miike Takashi, une adaptation de la pièce de théâtre Yotsuya Kaidan, classique parmi les classiques de la littérature nippone. Quand un réalisateur aussi touche-à-tout que Miike s’attaque à un monument de l’histoire de fantômes, on se laisse facilement guider vers l’obscure salle de cinéma.


Première remarque : Miike a déjà réalisé plusieurs films fantastiques inspirés des ancestrales histoires de fantômes. Aux heures glorieuses de la J-Horror, il avait livré une Mort en ligne de bonne facture, à la fois divertissante et angoissante. Et c’est sans compter ses productions plus glauques et horrifiantes comme Audition et La Maison des sévices. L’homme a de quoi faire sursauter le spectateur. Deuxième remarque : le monde du théâtre n’est pas inconnu à Miike, qui a déjà mis en scène Demond Pond (en 2004) et Zatoichi (en 2007). Des pièces de théâtre d’ailleurs couronnées de succès au Japon. C’est donc un homme d’expérience (et à la filmographie pléthorique – certes inégale) qui s’attaque à l’adaptation cinématographique de Yotsuya Kaidan, cette pièce du 19è siècle qui met en scène un samouraï opportuniste et vénal, sa pauvre femme et un usurier aveugle.

L’histoire originale de Yotsuya Kaidan comporte des thèmes chers à Miike : la trahison, la vengeance et le meurtre. Pour ne pas réaliser un énième film d’époque (la pièce a déjà été portée à l’écran une bonne trentaine de fois), Miike use d’une pirouette : il met en scène des acteurs d’aujourd’hui en séances de répétition de la pièce. Du théâtre dans le théâtre, donc, jouant avec la notion baroque de « theatrum mundi », c’est-à-dire les incidences de la pièce de théâtre sur la vie réelle des acteurs. Une pratique ancienne déjà développée au 17è siècle en France dans le théâtre. Citons les exemples français, L’Illusion comique de Corneille et Le véritable Saint Genest de Jean Rotrou. Dans ces pièces, et dans le film de Miike, le théâtre contamine la vie « réelle » des acteurs, jusqu’à brouiller la frontière entre fiction et réalité. C’est le principe même du « theatrum mundi » qui superpose différentes strates de réalité pour remettre en cause la responsabilité de l’acteur : est-il une individualité propre qui joue un rôle dans une pièce ? Est-il plus lui-même sur scène que dans sa vie de tous les jours ? Où se trouve vraiment la fiction : sur la scène de théâtre ou sur la scène du monde ? Bref, une bonne prise de tête philosophique.

over your dead body

Over Your Dead Body est presque un huis clos : le spectateur navigue entre la salle de répétition de Yotsuya Kaidan et l’appartement des deux actrices principales. Le personnage principal, qui joue le rôle du samouraï opportuniste et vénal, n’est jamais chez lui : il est soit sur scène, soit dans les appartements des deux autres actrices, en représentation permanente, jamais vraiment lui-même, jamais dans son propre univers. Mais en a-t-il un ? La première demi-heure du film est très calme, se contentant surtout de filmer les répétitions de la pièce de théâtre. Le spectateur fait connaissance à la fois avec les personnages de la pièce et avec les acteurs. Au cours du film, leurs vies et leurs comportements sont étrangement contaminés par leurs rôles théâtraux – jusqu’à un mimétisme presque total. Miike y va tout en douceur pour insuffler au film une tension palpable mais avec un rythme tellement lent, et des scènes tellement statiques, que le film avance péniblement, provoquant ennui et admiration. Car les décors sont époustouflants (le chef décorateur est Hayashida Yuji et le chef opérateur Kita Nobuyasu) et les décors du théâtre sont parmi les plus beaux décors que Miike ait jamais filmés : épurés mais d’une richesse incroyable, avec de nombreux jeux de lumières, le tout soutenu par une bande son angoissante.

Mais quel manque de rythme ! Il y a bien deux ou trois scènes sanglantes qui sortent le spectateur de sa torpeur ou de sa somnolence mais c’est aussitôt pour revenir sur d’interminables scènes de répétitions théâtrales. Pour preuve, le climax du film se trouve aux deux tiers et non à la fin du film. Entre les deux moments : de nouvelles scènes de répétition théâtrale très longues… Un rythme brisé qui en fera décrocher plus d’un.

Au final, Over your dead body, malgré sa beauté plastique indéniable, laisse un sentiment mitigé. Le film aurait pu gagner en concision même si l’on imagine le plaisir qu’a dû prendre Miike à filmer les parties théâtrales. Sans compter les acteurs, fort convaincants. Over your dead body reste un film bâtard, à l’image de son sujet.

Marc L’Helgoualc’h.

Over Your Dead Body, de Miike Takashi, projeté dans le cadre de la XXème édition de L’Étrange Festival.

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