Critique Preview – Suneung de Shin Su-won : la tête dans les étoiles (Deauville 2014)

Posté le 4 mars 2014 par

Terrifiant et brillant portrait du système éducatif coréen réalisé par une  ex-enseignante, Suneung dépasse le simple film à charge par ses envolées cosmiques et son regard de travers vers le film de genre.

Avant que tout commence, un message s’inscrit sur l’écran. Les derniers mots d’un lycéen avant son suicide nous contemplent brutalement. Dénonçant froidement un système qui lui met une pression inhumaine afin de réussir sa scolarité et de décrocher une bonne place au Suneung, l’examen qui classe tous les étudiants coréens à la fin de leur scolarité et décide de leur avenir,  le texte semble figer le film qui va suivre dans le terrifiant constat qu’il dresse de l’éducation en Corée. Le générique de fin bouclera cette inscription dans le réel le plus brut en présentant des images documentaires du jour du fameux Suneung. Ainsi, le fait divers dont on est parti, médiatisé par le récit fictionnel au cœur du film, résonne dans une réalité plus globale : un constat sans appel sur l’ensemble de la société coréenne, et la manière dont elle sacrifie sa jeunesse sur l’autel d’une réussite sociale illusoire.

Et pourtant, Suneung, malgré ses aspirations de film à charge, n’est pas que ça. Son parcours entre le fait divers et la dénonciation finale, accentué par le fait que sa réalisatrice, Shin Su-won, était elle-même enseignante et a vu par expérience les dérives du monde éducatif coréen, n’est pas une ligne droite, mais emprunte un chemin sinueux, fait d’aspérités, de fausses-pistes, de déambulations plus libres. La construction toute en flash-backs, l’enquête nous menant peu à peu vers une résolution dont la première piste est bien évidement fausse, participent à cette ouverture du film, mais c’est surtout une forme de distorsion entre les enjeux réalistes et les aspirations plus métaphysiques de l’œuvre qui le rendent si passionnant.

Dès le début, la réalisatrice nous présente le meurtre d’un étudiant en variant les régimes d’images : celles, volées par le(s) tueur(s)avec leur téléphone portable (degré le plus immédiat de l’image réaliste) se superposent à celles, très soignées, très cadrées d’une fiction policière ou d’un drame scolaire, qui domineront pendant le reste du film. Mais surtout, un plan échappe totalement à l’enracinement réaliste du film : la caméra se rapproche de l’œil de la victime, qui nous livre ses dernières pensées en mettant en image le vide cosmique qui entoure Pluton. Ce court voyage dans le vide de l’espace n’est pas si innocent que cela : les planètes, dont on discute la place centrale, leur mort, dont personne ne perçoit le dernier souffle, font écho aux préoccupations des adolescents qui traversent le film. Eux aussi, malgré eux, sont mis au centre d’un univers, et cette place même les détruit, alors qu’une indifférence généralisée les entoure jusqu’à leur mort. La force du film est, par ces quelques images, d’inscrire des préoccupations purement sociétales dans une perspective universelle aux accents métaphysiques, et d’échapper à son programme de fiction engagée.

Suneung

Ses protagonistes, à l’inverse, sont condamnés par la mise en scène à un enfermement tragique. Conscient peu à peu que le système coréen ne fait que reproduire les classes sociales dont sont issus les élèves avec une quasi impossibilité d’ascenseur d’un milieu à l’autre, les personnages rêvent d’ailleurs mais voient leur horizon se refermer progressivement. C’est également le sens de cette échappée vers Pluton juste avant la mort : ouvrir des perspectives vers l’infini, contempler un ailleurs, échapper à un avenir qu’on leur a déjà tout tracé. Le film est d’une lucidité et d’un pessimisme sans faille : le personnage principal cherche par tous les moyens à rejoindre l’élite de son école, mais le cadre ne fait que se refermer autour de lui à mesure que ses tentatives échouent. Des plans larges du début du film, des quelques échappées à l’extérieur, il ne reste rien dans un final entre quatre murs, se déroulant entièrement dans une cave, dont la lumière disparaît progressivement à la faveur d’une éclipse. Le soleil ne brille plus, l’écran se fait noir, mais au moins, le spectateur a pu entendre s’éteindre les planètes, en plongeant dans le trou noir qu’est Suneung.

Suneung, de Shin Su-won, 2013. En salles le 09/04/2014.

Suneung sera présenté au Festival du Film Asiatique de Deauville, du 5 au 10 mars 2014 : plus d’informations ici.

Victor Lopez

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