the garden of words

Critique preview : The Garden of Words de Makoto Shinkai

Posté le 1 novembre 2013 par

En attendant son édition en DVD chez Kazé en janvier 2014, présentation critique de la dernière oeuvre de Makoto Shinkai : The Garden of Words.

Takao, qui est en apprentissage pour devenir cordonnier, sèche les cours et dessine des chaussures dans un jardin de style japonais. Il y rencontre une mystérieuse femme, Yukino, qui est plus âgée que lui. Par la suite, et sans se donner rendez-vous, ils commencent à se voir encore et encore mais seulement les jours de pluie. Ils finissent par discuter ensemble et s’ouvrent l’un à l’autre. Mais la fin de la saison des pluies approche…

 

Depuis ses débuts, Makoto Shinkai se sera fait le peintre d’un romantisme mélancolique et passionné, où la distance entre les individus s’affirmait comme sa thématique récurrente. Dans un premier temps, Shinkai exprimait cette facette dans une tonalité flamboyante où la grandiloquence du cadre des histoires contrebalançait constamment avec l’intimisme des amours de ses héros adolescent.  Dans Voices of a Distant Star (2002), l’impressionnant court-métrage qui le fit connaître, le réalisateur narrait la correspondance de plus en plus espacée entre un garçon et sa meilleure amie, choisie pour participer à une expédition spatiale aux confins de la galaxie. Ce n’est plus le cosmos mais le monde des rêves qui séparait les amoureux de son premier film La tour au-delà des nuages (2004) situé cette fois dans un Japon uchronique et guerrier qui aurait gagné la Seconde Guerre Mondiale. Shinkai allait avec son chef- d’œuvre 5cm par seconde (2007) magnifier cette veine tout en l’emmenant avec son final terriblement lucide vers des territoires plus adultes. Cette évolution se ressentait dans l’envoûtant Voyage vers Agartha (2012) où, en dépit de l’univers fantasy sous inspiration Ghibli, le thème de la distance et de la séparation prenait définitivement cette approche adulte en l’abordant via le questionnement sur le deuil.

The Garden of Words, nouveau moyen-métrage de Shinkai  fait preuve d’une épure narrative qui va explorer de nouveau ce thème de la distance sous un angle neuf et mature. Takao, lycéen qui rêve d’être cordonnier, profite en cette saison des pluies de chaque matinée d’averse pour sécher les cours et se réfugier dans un parc du quartier de Shinjuku où il peut s’adonner à ses rêveries et dessiner. Là, il va faire la rencontre de Yukino, une jeune femme qui, elle aussi, fuit le quotidien de son job dans ce parc. Shinkai tisse progressivement le lien entre ces deux solitudes, les retrouvailles en ces lieux les jours de pluie, créant progressivement une curiosité, un intérêt, une amitié puis sans doute quelque chose de plus fort qu’ils n’osent pas s’avouer. Ce coin couvert du parc et la dimension protectrice qu’acquiert la pluie en isolant ainsi les personnages du monde extérieur créent pour eux un havre de paix les éloignant des difficultés de l’extérieur. Un monologue appuie cet aspect quand un des personnages avoue être perdu lorsque le soleil illumine l’immensité urbaine alors qu’il se sent comme chez lui dès que les premières  gouttes tombent. Le travail esthétique autour de ce motif de l’eau est très pensé et visuellement somptueux, que ce soit la transformation du décor devenant soudain plus restreint et intime avec l’arrivée de la pluie (notamment par la photo où cette humidité ambiante change la couleur et le rôle de la faune environnante), les motifs formés par les gouttes tombant sur les flaques et leur bruit clair renforçant la tonalité apaisée et le silence complice du moment. Le beau temps reflètera toujours un paysage urbain trop vaste où chacun est anonyme et se perd dans la masse. La pluie isole et rapproche les âmes, à l’image de nos héros.

The Garden of Words (1)

L’ancrage social est plus prégnant que dans les précédentes œuvres de Shinkai à travers les problématiques des personnages. Takao nourrit les angoisses d’un adolescent de son âge quant à son avenir, d’autant qu’il a choisi une voie inhabituelle avec cette passion pour la fabrication de chaussures, où son assiduité et son sérieux le rendent très différent de ses camarades plus oisifs. Cela a donc quelque chose de rassurant de voir avec Yukino une adulte tout autant dans l’expectative que lui. Le scénario reste plus évasif sur les raisons du malaise de Yukino et plus que par le cadre où elle évolue, c’est par le spleen urbain et la mélancolie en suspens que s’exprime sa faiblesse quand chaque matin, encore et encore, elle fait volte-face au moment de monter dans ce métro l’amenant sur son lieu de travail et préfère retourner au parc.  Shinkai fait partager avec ces deux personnages les propres doutes rencontrés durant sa carrière, que ce soit son orientation vers la mise en scène de film d’animation où il n’avait alors aucune expérience (après des études littéraires et avoir travaillé dans le milieu du jeu vidéo) comme Takao avec son attrait pour la cordonnerie, tandis que l’âge de Yukino (27 ans), sa confusion amoureuse et professionnelle correspondent également à la période de sa remise en question. Si Takao confirme d’ailleurs sa capacité à exprimer ces tourments adolescents, Yukino est son premier grand personnage féminin, tout en retenue et magnifiquement dépeint.

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La distance n’est donc plus ici géographique (Voices of a Distant Star), rêvée (La tour au-delà des nuages) ou existentielle (5cm par seconde, Le voyage vers Agartha) mais repose sur la différence d’âge entre l’adolescent Takao et la jeune adulte Yukino malgré les sentiments que l’on devine entre eux. Ces sentiments se devinent autant lors des entrevues de plus en plus enjouées au parc que lors des jours sans pluie où l’absence de l’autre se ressent. Shinkai manie l’ellipse avec une poésie rare (Takao s’endormant en espérant qu’il pleuvra le lendemain). Et plus que la romance, ce sont l’équilibre et la confiance à retrouver pour chacun qui constituent l’enjeu du film. Sans trop en dire, le lieu que fuient Takao et Yukino n’est sans doute pas si différent et si l’un doit s’y confronter pour faire face à cet avenir qui l’effraie tant, l’autre doit au contraire y remettre de l’ordre dans son présent. Yukino et Takao se seront mutuellement réappris à « marcher » (comme le souligne le leitmotiv poétique du film) mais les conventions les empêchent d’aller plus loin. Après toute la retenue feutrée qui a dominé le film, Shinkai ose néanmoins la grande scène démonstrative où ils s’avouent le tumulte qui les agite depuis leur première rencontre, le tout sous une pluie battante bien sûr.

La résignation adulte de ses œuvres récentes ainsi que l’espoir, la candeur juvénile des débuts se partagent donc dans la fin ouverte où malgré les obstacles Yukino et Takao seront certainement amenés à se retrouver. Shinkai a même admis lors de l’avant-première que la suite était en cours de publication sous forme de roman cette fois.  Le réalisateur a  inscrit ses thèmes dans une veine plus réaliste, que ce soit par le cadre et le ton adopté, rendant d’autant plus poignantes et palpables les émotions exprimées et ce avec une grâce visuelle intacte. Le temps des grandes envolées épiques d’antan n’est pourtant pas forcément révolu puisque son prochain essai devrait le voir revenir à la science -fiction. En attendant, la promenade dans ce « jardin des mots » n’a pas fini de nous hanter.

Justin Kwedi.

The Garden of Words de Makoto Shinkai. Japon. 2013. Disponible en janvier 2014 en vidéo, éditée par Kazé.

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