Yi Yi d’Edward Yang par Antoine Benderitter (Rétro)

Posté le 9 janvier 2011 par

Yi Yi, film taïwanais sorti en l’an 2000, semble être né sous une bonne étoile : prix de la mise en scène à Cannes ; plébiscite critique à travers le monde ; succès public notable pour une chronique intimiste de 2h43. Derrière la conception de Yi Yi, son écriture, sa réalisation : un seul homme, Edward Yang. Ce passionné de films d’auteur européens, reconverti un temps dans l’informatique, meurt en 2007. Yi Yi restera le dernier de ses sept longs-métrages, et sans doute le plus connu. A dix ans de distance, on peut juger utile de revenir sur le phénomène : mieux comprendre ce film, sa beauté et les carences troublantes qu’il affiche à la re-vision, c’est peut-être aussi mieux cerner une certaine approche du cinéma et de la cinéphilie, voire, pourquoi pas, de la vie. Par Antoine Benderitter.

Rien de trépidant, mais rien d’abscons non plus dans Yi Yi. Edward Yang nous montre des épisodes de la vie d’une famille de Taipei. Des bouleversements affectent l’existence de plusieurs de ses membres : un informaticien quadragénaire retrouve son amour de jeunesse, tandis que sa belle-mère tombe dans le coma, son épouse traverse une dépression, sa fille adolescente connaît ses premiers désarrois sentimentaux, et son garçon de huit ans fait l’apprentissage de la photographie – en l’occurrence, l’artiste en herbe, un peu métaphysicien, photographie ses modèles de dos pour leur révéler l’autre moitié d’eux-mêmes, celle qui échappe à leur regard.


On a parfois l’impression d’un soap opera sublimé, à la fois élégant et méditatif. Les plans sont larges et plutôt statiques ; l’image chatoyante, colorée, parfois majestueuse. Le film trace des arcs narratifs qui s’entrelacent harmonieusement et se font écho, comme s’il s’agissait de dégager le portrait type d’un être humain à travers l’agrégation de personnages d’âges différents. Exemple : en alternance avec les retrouvailles de NJ et son premier amour, on assiste aux émois de sa fille et à sa rupture avec son premier petit copain, étonnamment similaires à l’expérience de son père trente ans plus tôt – comme s’il s’agissait d’un flash-back. La fluidité de ce rapprochement, jamais insistant, exclut tout discours mystique ou trop conceptuel sur le caractère cyclique de la vie : mais l’épisode distille une sensation simple, mystérieuse et belle, emblématique de ce que le film a de plus poignant.


De fait, Yang affiche une haute ambition : refléter la vie dans son foisonnement. Or, comment évoquer les entrelacs de l’existence de manière intelligible, sans trahir sa complexité ? Question décisive et délicate, celle du regard. La réponse de Yang : se mettre à une certaine distance. Pour que tout paraisse en ordre. Et dès lors, afin d’attester cet ordre : saturer le moindre plan de figures géométriques – ronds, quadrillages, à la manière d’une énigme mathématique, rébus ou paradoxe. Ça tombe bien : Yi Yi est une quadrature du cercle. Le cercle, c’est la vie (cette vie que Yang se propose de restituer). Et le carré de la quadrature ? C’est la mise en scène de cinéma. Dont il ne faut pas oublier ce qu’elle charrie de conventions, donc d’arbitraire – et ici, de rigide, distant, voire froid.


Yi Yi nous semble un film inaccompli car il range les personnages, les lieux, les évènements dans des cases – toutes confortables, nettes et jolies. D’un plan à l’autre, l’univers s’aligne en ordre sous nos yeux. Sérénité souveraine du regard du cinéaste ? Certes. Et l’émoi devant ce bel assemblage s’avère contagieux. Mais le spectateur éprouve de manière croissante le sentiment d’une fausseté : la mise en scène est capitonnée, évoquant une cage de résonance qui étoufferait les sons sous prétexte de les étudier – carence fondamentale cachée sous les mélodies lénifiantes de la bande originale.


Au fond, Yi Yi est peut-être victime de la trop grande littéralité de ses intentions. Cependant, dans ce cas, inaccomplissement ne rime pas avec médiocrité : tandis que le film touche à sa fin, une douce mélancolie nous envahit. Les personnages restent en mémoire longtemps après la projection. Humains, fragiles, nous les sentons proches de nous (répétons leurs noms, simples et rassurants de répétitivité : Ting Ting, Yang Yang, Min Min…). Cette tendresse constitue la face la plus remarquable de Yi Yi, sa grâce évidente, qui à défaut d’un grand film, ouvert sur l’âpre et périlleuse indécision du réel, en fait un bel acte d’amour.

Antoine Benderitter

verdict :

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