Cette année, l’Étrange Festival a choisi comme film d’ouverture le wuxiapian (film de chevalerie chinois) ayant rapporté le plus d’argent non seulement en Chine, mais dans le monde, détrônant Tigre et Dragon. Le métrage marque aussi le grand retour derrière la caméra de Yuen Woo-ping pour un projet d’ampleur, dont au cours des huit dernières années nous n’avions pu découvrir que le chapitre de Septet. Le Sabre des Gardiens (镖人:风起大漠, littéralement « garde du corps : le vent se lève dans le grand désert ») est une adaptation d’un manhua éponyme, et se présente comme un wuxia très classique dans son esprit mais aussi comme une célébration de l’art du réalisateur, la grande force du film étant ses chorégraphies martiales.
Le film suit les aventures d’un chasseur de prime accompagné d’un enfant, façon Lone Wolf and Cub, qui va se retrouver homme le plus recherché de la région, jusqu’à ce qu’on lui demande d’escorter un individu plus recherché que lui, ainsi que la fille de son bienfaiteur qui désire voir la grande ville. Cette production est un événement à plus d’un titre : d’abord, c’est le retour à la réalisation d’un des plus grands chorégraphes hongkongais qui a contribué à changer l’industrie locale avec des films comme le Drunken Master avec Jackie Chan, mais aussi internationale avec son implication dans Tigre et Dragon, Matrix ou Kill Bill. Depuis dix ans, il s’était un peu perdu, entre une suite anglophone à Tigre et Dragon pour Netflix, une production Tsui Hark où son style était étouffé par les effets spéciaux et un spin off d’Ip Man valant surtout pour ses combats, ne marquant véritablement les esprits qu’avec son émouvant segment de Septet sur un maître d’arts martiaux vieillissant. Il revient ici à ses premières amours, les récits de cape et d’épées avec des performances physiques tangibles, un travail sur les corps et les câbles qui ont toujours fait sa force, étant l’un des élèves de Yu Jim-yuen à la célèbre Académie d’étude du théâtre chinois. Le film est aussi un événement parce que Jet Li y revient dans un petit rôle, six ans après celui qu’il a tenu dans le navrant Mulan de Disney et dix ans après son dernier rôle dans un film sinophone. C’est aussi un film dont la genèse a été compliquée puisque Nashi qui tenait dans ce film le rôle féminin principal, comme dans Creation of the Gods 2, a été impliquée dans un scandale de contournement du système scolaire chinois, ce qui a contraint la production à trouver une autre actrice capable de retourner en onze jours toutes les scènes du personnage. C’est l’actrice d’opéra Yue Chen Lijun, aussi connue pour sa participation à une télé-réalité, qui a pris le risque d’accepter le défi, et de rendre aujourd’hui le film visible.

Le film présente symboliquement une continuité du cinéma d’action sinophone avec d’un côté Yuen Woo-ping, Chang Hsin-yen et Wu Bin qui apparaissent tous trois dans le film pour assumer la transition vers la jeunesse, avec Jet Li, Wu Jing, Tony Leung Ka-fai, Zhang Jin, Kara Wai ou Nicholas Tse comme survivants des réinventions du cinéma hongkongais, jusqu’à des acteurs comme Yu Shi ou Ci Sha, incarnation de l’ère des blockbusters chinois moderne, tous les deux membres du casting des Creation of the Gods (Nashi aurait été un choix dans la même logique mais, avec Chen Lijun, la question de la transmission va encore plus loin, avec le public des émissions musicales), Sun Yizhou et Li Yunxiao, venus de la télévision, mais aussi les stars de la pop panasiatique Jun et Winwin et même plusieurs acteurs enfants présentés par la narration comme futurs successeurs des héros. Dans sa forme, le récit est assez classique, et les personnages correspondent à des archétypes bien connus (le héros en apparence cynique mais incapable de résister à ses valeurs, le personnage important mais lâche qui sert de personnage comique, le rival qui développe un lien avec le héros, l’ancien ami devenu double négatif du héros, la princesse ingénue, le Caligula…). Mais tous les acteurs remplissent leur rôle avec grâce et le film sait leur donner une silhouette facile à tout de suite identifier, en reprenant les codes du manhua (chapeaux, masques, coiffes ou armure, tout est fait pour qu’on ne soit jamais perdu sur qui est qui). Les passages explicatifs sont très compétents sans être toujours mémorables, les éléments comiques sont plutôt bien amenés (le personnage de la courtisane prisonnière est presque un personnage de dessin animé et le chef de la rébellion, avec son déguisement de personnage de théâtre se construit un personnage au delà du simple mcguffin par ses contradictions), plusieurs éléments pathétiques marchent très bien, d’autant plus que le film sait intelligemment faire usage de la prolepse avec des prophéties ou des événements reproduits avec une variante qui en renverse le sens, mais ce qui fait la force du film, ce sont bien sûr les combats.

Et côté combats, le film n’est pas avare, dès le début, avec un enchaînement rapide de révélations et de trahisons entièrement au service du spectacle et de la révélation des capacités de chacun. Au cours du récit, on verra toutes sorte de combinaisons, combats en intérieur profitant des décors et des nombreuses interactions possibles, des scènes à cheval, un moment d’anthologie au cœur d’une tempête de sable, plusieurs combats au milieu des flammes… On retrouve qui plus est une grande variété d’armes, épées, masses, flèches, griffes ou chaînes, pour varier sans cesse les combinaisons et laisser place aux configurations les plus folles, avec une mise en scène toute entière au service de la lisibilité des affrontements. Qui plus est, les duels les plus importants sont construits avec une vraie dramaturgie menant à un moment fort de conclusion avec souvent un dernier geste marquant pour en faire des éléments de caractérisation, mais aussi de célébration partagée du public. Si la première heure prend un peu de temps à lancer vraiment l’intrigue principale en utilisant diverses péripéties pour montrer les capacités des personnages et commencer à dévoiler leurs valeurs morales, la deuxième devient un grand spectacle quasi ininterrompu au service d’une mise en pratique des idéaux chevaleresques face aux guerriers dévoyés. Le film favorise le mouvement et la fluidité à la complexité et parvient à transposer dans un blockbuster moderne une partie de l’ADN des films de chevaleries hongkongais (on peut d’ailleurs noter que les personnels hongkongais figurent au générique avec la mention « Hong Kong, China », revendiquant cet héritage d’un cinéma glorieux, tout en assumant pleinement son absorption dans une production chinoise).

Dans l’ensemble, sans rien révolutionner, le film remplit parfaitement son contrat, et malgré son tournage contrarié, Chen Lijun s’en tire très bien dans l’exercice difficile de la rustine, au point que le spectateur non informé peut ignorer la substitution, tant dans les scènes d’action que dans les scènes de jeu. En princesse du désert, elle est sans doute une peu moins « exotique » que ne l’aurait été Nashi, avec une beauté plus conforme aux canons usuels chinois (Nashi est ethniquement mongole et a un visage très particulier), mais elle apporte au personnage une touche d’innocence juvénile dans certaines scènes qu’on aurait moins imaginé chez sa consœur, ce qui permet de jouer sur l’évolution du personnage – bien sûr, en bonne héroïne de wuxia, elle n’a pas totalement besoin du héros pour se délivrer, et son intrigue à elle est le vrai cœur du film, le héros étant pris dans une histoire en fait déjà terminée. Le récit se présente comme premier épisode d’une série, on ne peut donc maintenant qu’attendre la suite, en espérant que Yuen Woo-Ping sera toujours aux commandes, ou au minimum un de ses disciples…
Florent Dichy.
Le Sabre des gardiens de Yuen Woo-ping. Chine, Hong Kong. 2026. Projeté à l’Étrange Festival 2026 et distribué en salles par Carlotta en novembre.




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