Pour la deuxième année, l’association Iran Ciné Panorama nous permet de découvrir des œuvres rares du monde persan. Parmi ces films, on retrouve l’étonnant Blueish de Vahid Parshad, finalisé en 2025, avant la guerre en cours. C’est un portrait à la fois glaçant et tendre des inquiétudes de la jeunesse iranienne, filmé avec un parti pris très assumé.
Produit, écrit et monté par Vahid Parshad, il s’agit d’un film modeste véritablement tourné en Iran mais sans autorisation, donc sans espoir d’être montré sur place. Il en résulte un forme de tournage guerilla, discret et limitant les artifices comme les éclairages, pour une image qui semble au départ presque documentaire. Il faut dire que le film est entièrement tourné vers son héroïne, Diba, interprétée par Soha Niasti. Et pas seulement dans le sens où elle est le personnage principal, ou le plus fréquent point de focalisation des plans, elle est littéralement de tous les plans, sauf un, à peine plus si on compte les plans qui jouent à finalement la laisser filer (celui qui finit sur la ville au début, l’étrange partie de basket sur fond de musique classique et la fin). Très souvent, la caméra prend la place de l’interlocuteur de la jeune fille, comme si c’était nous qui la regardions, les autres personnages étant réduit à un hors champ. Et, justement, le thème du film est celui du regard, ou plus précisément la façon dont ces vingtenaires iraniens ne se sentent plus regardés par la société, traités machinalement mais jamais véritablement écoutés.

C’est un film curieux, sur une corde raide quant aux tabous de la société iranienne, on y aborde discrètement la drogue, l’alcool, l’avortement, la sexualité, le suicide et plus généralement la dépression. Campée dans des hoodies, dont la capuche lui tient lieu de voile mais dont elle ajuste fréquemment la position pour laisser ressortir sa frange et ses accroche-cœurs, notre héroïne rebondit de rencontre en rencontre, dans des tranches de vie, promenant son regard perdu dans le vide d’épisode en épisode, sans jamais trouver ce qu’elle cherche. Après une première séquence où, en fumant sur le toit d’un immeuble, elle regarde le vide d’un air mélancolique, le ton est donné dès la premier rencontre, avec un jeune homme peroxydé dont on comprend à demi-mots qu’il s’agit d’un dealer : il lui dit qu’il l’aime, mais pas d’un amour sentimental, d’un amour qui s’inscrirait dans un pacte de double suicide. Pendant qu’il parle, la caméra le fait passer du coin de l’écran au hors champ, c’est sa voix qu’on entend, mais c’est son visage à elle que le cinéaste nous demande de lire. Selon son degré de proximité avec les autres personnages, le schéma se reproduira, les plus proches apparaissant clairement dans le cadre, même si elle reste le centre de l’attention, les moins proches (les figures d’autorité défaillantes) étant cantonnés au hors-champ, avec une vue frontale qui rappelle presque celle d’un visual novel. Au début du film, on peut se demander si le point de vue choisit d’imiter une forme documentaire, mais assez vite on se rend compte que des plans qui devaient logiquement être filmés de dos nous présentent malgré tout Diba de face, comme si on ne la suivait pas mais qu’on la regardait comme un miroir. On pourrait presque parler d’une caméra à la deuxième personne, ni vraiment le point de vue de l’héroïne comme à la première personne, ni un accompagnement comme à la troisième personne, mais un dialogue presque constant avec cette détresse et ce visage.

Le film est court, à peine plus d’une heure dix, et ne cherche pas à donner des réponses ; il nous présente le puzzle de son portrait, des fragments d’identité d’une jeune femme dont la biographie se dessine peu à peu au fil des rencontres, dans une société malade qui répond par la médication à des troubles que l’on sent également lié à des épisodes précis (l’amie dont le compagnon est en prison et qui s’en veut d’avoir nommé et de parler avec un potentiel enfant dont elle pense être condamnée à se débarrasser, l’omniprésence du suicide, l’ancienne amie devenue fiancée et alliée de l’ex trompeur, le regard des adultes…). Paradoxalement, si on suit toujours la jeune fille, à cause du dispositif qui nous prive de son point de vue (sauf dans un plan d’une jolie scène avec un âne, offrant le seul vrai contrechamp du film), elle reste un mystère, une individualité propre, diffractée dans des jeux de regards et de miroirs (littéralement lors de la scène où elle mange une glace, perçue dans des reflets qui la démultiplient, alors qu’on semble entendre au loin l’appel à la prière, ou lors de la scène burlesque où la mère de son ami finit par apparaître dans le reflet, aussi petite qu’inattentive, dans un tourbillon de paroles). Le seul adulte frontalement présenté dans le champ est le père d’une amie suicidée, potentiel double d’elle-même si on croit tout ce qu’on a entendu d’elle, dont on devine la présence bienveillante plus qu’on ne la voit, puisque le choix de mise au point le rend flou, comme une utopie d’adulte compréhensif. Ce thème de la confusion entre rêve et réalité revient d’ailleurs plusieurs fois dans le film entre ceux qui sont racontés, comme celui du requin, ou ceux qui sont implicites comme le moment suspendu sur la barque. Finalement, si l’on se fie à l’intuition des quelques moments où Diba semble soudain regarder la caméra, on peut se demander si le personnage ne cherche pas dans les yeux du spectateur ce dont le dispositif la prive par ailleurs, quelqu’un qui prend le temps de la voir, et d’essayer de la comprendre, pour ne plus (pour reprendre une métaphore du film) simplement faire semblant de comprendre comment fonctionne la voiture de sa vie, mais vouloir en entendre les règles…

Si l’ami le plus heureux est celui qui part, et que nous abandonnons Diba en train d’avancer à travers les flots, le film martèle avant tout que le problème est d’être vus, que finalement une partie des problèmes pourraient se résoudre par une solidarité retrouvée. L’héroïne finit d’ailleurs par dire à l’amie qui hérite de son ex toxique pourquoi elle s’inquiète pour elle, et dans une scène on la voit physiquement se rebeller contre un homme. Les seules scènes à vraiment donner un corps aux autres personnages sont des scènes de complicités ou d’activités collectives. Le titre rappelle l’expression « kind of blue« , une métaphore de la mélancolie mais aussi un morceau d’émancipation, comme l’avancée dans la mer rappelle le fantasme de Kitano de laisser couler son personnage en fauteuil roulant avec la marée, mais, en se transformant en nage, qui se transforme en chat de Schrödinger, l’affirmation de la fin nous privant d’une conclusion univoque entre le mouvement et cette idée de se laisser couler. Ce n’est pas un film joyeux, mais c’est un film véritablement intéressant qui vaut la peine d’être découvert.
Florent Dichy.
Blueish de Vahid Parshad. Iran. 2025. Projeté dans le cadre de la deuxième édition de L’Iran, par-delà les frontières.




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