VIDEO – Crows Zero et Crows Zero II de Miike Takashi

Posté le 4 juillet 2026 par

Presque vingt ans après la sortie du premier opus, Roboto choisit de proposer une nouvelle édition du diptyque Crows Zero de Miike Takashi. Préquelle du manga Crows de Takahashi Hiroshi, c’est un tournant dans la carrière Miike avec un vrai succès commercial, dans une période où il commence à avoir accès à des budgets conséquents.

Le lycée pour garçons Suzuran, surnommé le lycée des corbeaux, pire lycée du Japon, accueille un nouvel élève, Genji, désireux de devenir à la force des poings le roi du lycée pour prouver sa valeur à ses camarades, à sa famille mais aussi à lui-même.

Exemple triomphal du genre qu’est le furyo, l’épopée de voyous chevaleresque, le premier film, tourné dans un lycée désaffecté, joue sur les poncifs du genre : grands sentiments, poses théâtrales, rivalités et fraternités gagnées par le combat. Dans un univers à la fois rétro et post-apocalyptique, où on a singulièrement peu l’impression que des cours puissent avoir lieu, on voit s’opposer des gangs rivaux, intervenir des yakuzas, éclater des scènes de combats épiques avec des dizaines de figurants. Le mangaka avait longtemps refusé de voir adaptée son œuvre, il a fini par accepter à la condition que Miike Takashi propose une histoire indépendante, située à une autre époque. Le cinéaste joue alors d’autant plus des codes rétros pour créer un monde avec ses propres règles et sa forme ultra stylisée : chaque pose, chaque jeu de regard est incroyablement théâtralisé et magnifié par une mise en scène hyperbolique qui joue à tout prendre au premier degré, même quand la logique et le réalisme n’ont plus cours. Pour parfaire cette forme, le film choisit d’ailleurs d’intégrer ses chansons à sa diégèse en présentant les musiciens qui jouent dans des scènes de club, comme si le film était une sorte de répétition de l’un des futurs chef-d’œuvres de Miike : Ai to Makoto/For Love Sake, qui reprend la folie des Crows Zero dans une autre adaptation de manga dédié à des délinquants, mais cette fois en poussant la stylisation jusqu’à la comédie musicale.

Le premier Crows Zero, sorti en 2007 est un tournant dans la carrière de Miike, étant l’un de ses plus gros succès jusque-là, avec un box-office près de quatre fois supérieur à ses films « grand public » précédents comme ses adaptations de mangas ou de jeux vidéo (même Yatterman reste un succès plus mitigé). À partir de ce moment, Miike commence à produire des films plus « propres » (pas dans leur contenu, mais dans l’aspect plus « standardisé » de la production, oubliant les traces du V-Cinema) mais toujours excentriques à leur façon. Ici les lycéens, Oguri Shun en tête, ont près de trente ans, les uniformes et les coiffures sont personnalisés de façon spectaculaire, et les enjeux d’être le « roi du lycée » deviennent la source de conflits multigénérationnels. Le scénario est généreux, de très nombreux personnages, des trahisons, des malentendus, des enlèvements, des meurtres, toutes les formes de combats possibles, à tel point que parfois ça en est presque trop, et qu’on peut se sentir perdu, comme dans un manège devenu fou. « C’est ok de faire n’importe quoi, vivez dans le présent » est présenté comme morale du film, et tout est pleinement assumé, prises de catch, rugissements sous la pluie, bandes avançant les sourcils froncés et les mains dans les poches, amitiés viriles nées à la sueur des poings, murs ensevelis sous les tatouages, tout le film est mis au service d’un plaisir de l’immédiateté, servi par un étalonnage numérique très marqué dans cette fin des années 2000. Mélange improbable d’ode à l’insouciance de la jeunesse et de version bande dessinée d’une histoire de guerre des gangs, il s’agit d’une véritable capsule temporelle vers l’imaginaire d’une époque avec une violence ludique au service d’un film fou, plein de virilité toxique mais avec un cœur d’artichaut.

Deux ans plus tard, cette fois en cinémascope pour élargir encore les scènes de foule, Crows Zero II propose une suite directe qui s’ouvre sur le cliff-hanger du film précédent. Et finalement, le héros perd. Au lieu de nous raconter le triomphe après le film précédent, Miike joue à nous présenter son héros invincible en loser. Par accident, il se retrouve lié à une nouvelle intrigue, de guerre d’écoles rivales cette fois-ci, le noir des corbeaux s’opposant aux antagonistes en uniformes blancs. Une nouvelle fois, le loup solitaire va devoir apprendre l’importance de la confiance et de l’amitié, même si le film joue à vraiment physiquement maltraiter ses héros. S’il insiste moins sur la dimension musicale que le premier, on peut constater qu’il y a un autre aspect qui est davantage mis en avant : le sous-texte homo-érotique. Dans le premier épisode, la chanteuse Kuroki Meisa garantissait la présence d’un personnage féminin à sauver et fascinée par le héros. Cette fois, elle n’a plus que deux scènes et sa dernière apparition est absolument lunaire : dans un escalier tellement bruyant que le film propose soudain des sous-titres japonais, où elle affirme être la compagne de Genji. Celui-ci dit que dans ce cas là, il va lui faire l’amour. Mais pas maintenant, il a mal aux reins. Et il part pour retourner jouer avec ses petits camarades. C’est sans doute l’une des scènes les plus étrangement mémorable du diptyque, le genre de moment flottant qui n’existe que chez Miike. Sans ce pas de côté, on pourrait se dire que cet épisode ne fait que prolonger ce qu’offrait le précédent. Mais non, il est plus radical, mettant en scène la dépression du héros de shonen condamné à rencontrer des adversaires toujours plus forts et perturbé par la présence des shojo dans son intrigue de bonhomme – l’autre moment de présence féminine étant un interlude très singulier, étalonné comme une production fauchée à la Batllefield Baseball ou Kalamari Wrestler où un voyou essaye de séduire une jeune fille timide de façon de plus en plus embarrassante, avec serpent en plastique en option. Comme la dévotion absolue des yakuzas à leur aniki parait souvent suspecte, le film joue ici sur toute la dimension sadomasochiste de ces bishonen à la fois androgynes et caricaturalement virils ne communiquant que par l’affrontement des corps. Encore une fois, c’est violent, c’est spectaculaire, c’est premier degré comme un film indien et c’est en même temps très étrange, regardé de l’œil si particulier de Miike. Et le film se termine sur une variation du cliff-hanger du premier, comme pour marquer un éternel recommencement, un enfermement du héros dans les codes du genre alors que la caméra s’est déjà enfuie vers le ciel pour chanter la liberté du vol des corbeaux.

Edition vidéo :

Les transferts de Roboto Films sont impeccables, y compris lorsqu’il s’agit de reproduire le mauvais goût de certaines séquences ; les intentions de la photographie sont clairement respectés. Les bandes-sons en 5.1 sont très appréciables pour profiter des effets d’ambiance de ce monde de fou.

Le premier film est accompagné d’un making of en immersion de plus d’une heure qui permet de comprendre la démesure du décor et du tournage. Pour le deuxième film, le documentaire ne fait plus qu’une demi-heure, mais les deux tournages semblent beaucoup se ressembler.

On retrouve aussi une interview promo de Miike de 6 minutes où il témoigne de son plaisir d’avoir pu être celui qui a porté Crows sur grand écran (et quand on connaît son histoire personnelle, il semblait un peu l’homme de la situation…), 6 minutes de présentation du genre du furyo par Babylonia, un bonus de 17 minutes où Azz l’épouventail parle du rapport de Miike à la jeunesse, en se basant sur la place centrale de la marginalité dans l’œuvre du réalisateur développée chez Tom Mes, et une captation de 16 minutes de la présentation de la première avant-première du film au Japon.

Parmi les obligatoires bandes-annonces, on peut particulièrement mettre en avant la présence de spots publicitaires pour Crows Zero 2 où les personnages sont rappelés à l’ordre pour inciter le public à bien se conduire dans la salle de cinéma.

Dans l’ensemble, c’est sans doute l’édition définitive de ces deux films, le troisième n’étant pas de Miike et n’étant pas non plus une vraie suite. Il faut aimer l’esthétique manga empoisonné à la testostérone et l’exécution de situations absurdes avec un air absolument pince sans rire, mais c’est une expérience à vivre au moins une fois dans sa vie.

Florent Dichy.

Crows Zero et Crows Zero II de Miike Takashi. Japon. 2007-2009. Disponible en double Blu-ray chez Roboto Films.