Au milieux des nombreux documentaires proposés à la Ferme du Buisson lors de cette édition du Festival Si loin, si proche, le public a pu découvrir cette année un film de fiction vietnamien, Ky Nam Inn (Quán Kỳ Nam en VO) de Leon Lê, dont le premier long-métrage Song Lang avait déjà eu les honneurs du festival il y a quelques années.

Dans cette nouvelle œuvre, délicate et très agréablement filmée, on suit les aventures des habitants d’un immeuble, alors qu’un jeune traducteur vient s’y installer pour travailler à une nouvelle traduction vietnamienne du Petit Prince. Le hasard met sur son chemin une veuve mystérieuse, Ky Nam, dont la rencontre va bouleverser son existence, éveillant jalousie et médisance.
Tourné en pellicule, ce film nous présente une reconstitution de Saigon dans les années 80, avec une ambiance très particulière, et un grand soin apporté aux costumes, à la musique et aux décors. La couleur des murs, l’effet de la pellicule et, aux dires mêmes du réalisateur, la pollution de l’air, donnent à la photographie une sorte de ton pastel acidulé qui façonne une identité propre au film, très différente des goûts d’étalonnage modernes. Assez vite, entre le thème du film et la dimension plastique très travaillée, on se surprend à penser à une variation d’In the Mood for Love (ce que l’affiche semble confirmer). Mais contrairement à l’œuvre de Wong Kar-wai, le film ne se resserre pas sur le couple impossible au centre du récit, mais se sert de son histoire pour créer un microcosme très humain, peuplé de nombreux personnages, plus ou moins définis mais toujours intéressants et signifiants. Ce n’est pas seulement la vie du couple qui intéresse le réalisateur mais toute la communauté de l’immeuble, tous les non-dits liés à la situation historique et la difficulté à faire société dans un monde incertain.

Le personnage principal, campé par Lien Binh Phat, fidèle du réalisateur, est un homme pris entre son sentiment d’imposture (sa carrière est appuyée par des relations familiales au sein du Parti), son désir de reconnaissance et sa profonde gentillesse qui va le projeter dans des situations compliquées. L’acteur, avec son charmant sourire un peu gêné à la Andy Lau, est très compétent lorsqu’il s’agit de laisser deviner l’agitation de son esprit, sans la verbaliser, et il sait faire croire à la sincérité du personnage quand il se lie aux différents voisins. Do Thi Hai Yen, toute en subtilité, joue une héroïne souvent mutique, élégante et mystérieuse, au regard profondément mélancolique, veuve attendant le retour de ses enfants, dont le détail de l’histoire personnelle se révèle au fur et à mesure, petit bout par petit bout… Autour d’eux gravitent un jeune commis métis en quête identitaire, une jeune femme se comportant comme la reine du lycée dans l’imaginaire américain, pas fondamentalement méchante, mais profondément égoïste et aveugle à autrui, un vieil homme vivant dans ses disques d’avant-guerre et des figures d’autorité. Ce n’est pas un hasard si le livre au centre du film est le roman de Saint-Exupéry, et en particulier le besoin de trouver les mots juste sur le passage du renard ; profondément, il s’agit de s’apprivoiser, d’apprendre à se connaître pour faire naître la confiance, parvdelà les mots, par la seule présence bienveillante. L’histoire d’amour est finalement plus timide et pudique que chez Wong Kar-wai, le plus important est le moment de tendresse silencieuse, le fait de recomposer une famille, non dans la passion mais dans la tendresse…

Le film n’est pas démonstratif dans sa volonté pédagogique, mais c’est aussi un témoignage sur un moment de l’histoire du pays, avec des enfants mesurés jusqu’en 1975, puis disparus, la question de l’exil, les mutations sociales (le vieux voisin autrefois propriétaire qui a donné ses biens à la communauté), la place des enfants de soldats américains, mais aussi l’opposition entre les musiques d’avant et après changement de régime… Sans jamais insister, la réalisation perle les éléments signifiants, aussi subtilement joués qu’écrits. Aucun personnage n’est monobloc, tous sont pris dans le drame que « chacun a ses raisons » cher à Renoir, portés par des acteurs charismatiques et attachants. Le film peut se faire à la fois drôle et dramatique (la fête dont les invités finissent en cellules pour non-respect des démarches administratives), profondément sentimental (quelques très jolies scènes entre les deux protagonistes, avec des propositions d’intertextes littéraires pour les relire), avec une dimension tragique dans la prolepse des scènes d’ouverture et de clôture en noir et blanc. Le film se permet même d’offrir un beau personnage totalement en creux avec le fils dont on ne connaîtra jamais le sort. Quand le film s’achève, les personnages nous donnent encore le choix entre deux lectures, en écho avec Le Petit prince, plus ou moins amères, le film est à la fois l’histoire d’une famille impossible et la saisie d’un moment de profonde tendresse entre des personnages perdus, incapables d’en dire assez pour vraiment s’expliquer mais plus heureux pour s’être un temps côtoyés. C’est un film délicat et précieux, auquel on souhaite une belle carrière.

Florent Dichy.
Ky Nam Inn de Leon Lê. Vietnam. 2025. Projeté au festival Si loin, si proche 2026.




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