C’est un pas immense pour le cinéma népalais. Pour la première fois de l’histoire du Festival de Cannes, un film du pays était projeté en compétition. Sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard avec Les Éléphants dans la brume, le réalisateur Abinash Bikram Shah a reçu le Prix du jury.

Le cinéma népalais n’est pas né hier. Les industries, en plusieurs langues, apparaissent dès les années 1960-1970 et se développent malgré des conditions politiques toujours plus incertaines. Les productions sont destinées à un public local et franchissent rarement les frontières. Pour que de premiers films arrivent jusqu’en France, il faudra attendre le XXIe siècle. C’est notamment le réalisateur Min Bahadur Bham qui devient chef de file d’une nouvelle génération de cinéastes avides de reconnaissance internationale. La formule, comme assez souvent en Asie du Sud, est assez simple : pour sortir de chez soi, il faut construire des partenariats à l’étranger et entrer dans le système des coproductions. C’est ainsi que le réalisateur a pu présenter Kalo Pothi (2015) ou plus récemment Shambhala (2024) dans les festivals et dans les salles européennes. Sur ces deux long-métrages, il est assisté à l’écriture par un homme qui reste d’abord dans l’ombre, avant de passer derrière la caméra et de se révéler à Cannes. Abinash Bikram Shah reçoit en 2022 la mention spéciale du jury pour son court-métrage Lori (Melancholy of my Mother’s Lullabies). Cette année, c’est avec un long-métrage, Les Éléphants dans la brume, que le scénariste converti réalisateur revenait sur la Croisette pour entrer dans l’histoire.
Très attendu, le film a pour objet inattendu une communauté de prêtresses transgenres, les Kinnars. Réparties entre plusieurs villages, elles forment de petites familles recomposées. Pirati (Pushpa Thing Lama) est ainsi la matriarche qui veille sur ses filles, intronisées comme telles après un cérémonial mené par la doyenne de cette petite congrégation. Elles sont au nombre de trois : Joon (Deepika Yadav), Chameli (Jasmin Bishwokarma) et Apsara (Aliz Ghimire). Cette dernière, la plus jeune et écervelée de toutes, se pare quotidiennement d’une perruque blonde pour parader dans le village. Si les Kinnars sont tolérées, c’est toutefois parce que la croyance locale veut qu’elles aient de puissants pouvoirs spirituels, dont elles peuvent user pour bénir ou maudire. En devenant prêtresses, elles renoncent également aux attraits de la chair. Ancienne travailleuse du sexe, comme beaucoup de Kinnars en Asie du Sud, Apsara peine à se faire à sa nouvelle vie, malgré l’amour qu’elle porte à sa mère de cœur, et entretient une liaison avec un homme marié. Quand elle disparaît soudainement une nuit après avoir accompagné une patrouille de surveillance des éléphants, le soupçon et la haine s’immiscent au sein du village.

Si la mise en scène et la narration restent plutôt classiques, le long-métrage brille par sa photographie, sa construction sonore et son propos, délicatement amené. Réflexion sur ce qu’est faire famille pour les minorités queer (la relation mère-fille n’est pas sans rappeler ce qui existe dans les communautés de drag queens), sur le mysticisme au Népal et sur les limites de la tolérance, Les Éléphants dans la brume est aussi historique dans son casting, entièrement constitué, pour les rôles principaux, d’actrices transgenres absolument merveilleuses dans leurs rôles respectifs. L’image, bénéficiant de conditions de tournage en milieu naturel, rend avec une grande beauté les lumières et les couleurs de la campagne népalaise, toute en forêt, brume et champs. Le visage de Pirati, sur lequel s’attarde longuement l’objectif, est sublimé tantôt par les rayons du soleil, tantôt par les néons, tantôt par les flammes, s’assombrissant de scènes en scènes. D’abord ébauche d’un équilibre fragile entre les villageois et les prêtresses maintenu à bout de bras par Pirati, le récit plonge en effet rapidement dans l’inquiétant. Utiles lorsqu’elles bénissaient les nouveaux-nés et les mariés, les Kinnars accusatrices et en quête de justice deviennent pour leurs voisins et anciens amis de fausses femmes ennemies et de vulgaires “pédés”.
Figures pourtant ancrées dans l’histoire et la mythologie des pays d’Asie du Sud, notamment en Inde, au Pakistan et au Bangladesh en plus du Népal, celles qu’on désigne aussi par le nom de hijras sont sujettes aux discriminations et aux violences depuis leur criminalisation par l’Empire britannique. Présentes sur le grand écran depuis l’apparition du cinéma dans le sous-continent, elles restent d’abord cantonnées à de la figuration ou sont victimes de représentations humoristiques, voire négatives. C’est au Pakistan que le magnifique Joyland (Saim Sadiq, 2022) constitua un premier tournant, en offrant, pour la première fois, à une actrice transgenre (Alina Khan) le premier rôle d’un long-métrage. Avec Les Éléphants dans la brume, Abinash Bikram Shah va plus loin et met en scène une multitude de comédiennes amatrices issues de la communauté, portant chacune leurs rêves, leurs drames et leur vécu.
Jouant sur leur dimension mystique, le réalisateur incorpore adroitement à son film croyances, pratiques et superstitions de la société népalaise. Symbolique paradoxale du feu, rapport de dualité à la nature, traditions détournées… Toute image devient pour Abinash Bikram Shah l’occasion de mettre à nu plusieurs formes de réalités. La dureté des Kinnars entre elles n’est pas édulcorée, comme n’est pas construit de manière manichéenne le rapport ambigu et évolutif que le village entretient avec elles. Comme Joyland, œuvre jumelle autant que contraire, Les Éléphants dans la brume pose un regard tendre mais sans fard sur l’amour que donne et reçoit le troisième genre dans un monde à l’humanité incertaine.
Audrey Dugast.
Les Éléphants dans la brume d’Abinash Bikram Shah. Népal. 2026. Projeté dans la catégorie Un Certain Regard à Cannes.




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