VIDEO – Macho Dancer de Lino Brocka : Homosexuel est mon métier

Posté le 25 mai 2026 par

Macho Dancer, le film coup de poing de Lino Brocka, arrive chez nous dans une édition inédite en Blu-ray et dans une nouvelle restauration 4K. Oon doit une fois de plus cette sortie à Carlotta qui, ces dernières années, ne cesse de mettre sur le devant de la scène le cinéma philippin.

Après le départ de son riche amant américain, le jeune Pol décide de suivre son ami Greg à Manille, afin de subvenir aux besoins de sa famille. Là-bas, il fait rapidement la connaissance de Noel, un call-boy adepte du « macho dancing », qui le prend sous son aile et lui trouve une place dans un club gay de la capitale. Alors qu’il découvre le monde interlope du striptease masculin, entre trafic sexuel, drogue et corruption policière, Pol fait la rencontre de Bambi, une prostituée proche de la bande des « macho dancers »…

Macho Dancer est un bien étrange film. Le geste de Lino Brocka est souvent présenté comme une revendication forte dans une société conservatrice, alors bouleversée par des changements politiques majeurs (la chute de Marcos et l’arrivée au pouvoir d’Aquino). Consciemment ou non, le film possède en son sein une certaine dimension agit-prop dans son approche de la question homosexuelle : elle est montrée de manière brute, à la limite parfois de la pornographie, et surtout elle est montrée de manière omniprésente au sein du film. S’il était question de détourner le regard de cette marginalité à l’époque de la sortie du film, le cinéaste obligera son spectateur à la regarder en face pendant un peu plus de deux heures. Mais loin d’un cinéma LGBT contemporain, le film de Brocka se rapproche plutôt (et très fortement) du cinéma de Fassbinder. L’homosexualité n’est pas traitée comme une identité à part entière ou bien encore comme une classe sociale spécifique. L’époque faisant, l’homosexualité n’est pas non plus dépeinte comme un élément banal d’une société, elle est ici une véritable marge autonome qui, lorsqu’elle entre en contact avec la société, la subit. Et une fois de plus, comme un Fassbinder dans son Droit du plus fort, la question de la sexualité est totalement supplanté dans les rapports de classes sociales : dans le bordel homosexuel de Manille, il y a d’abord les prolos dont le corps est une marchandise, ceux à qui appartiennent ces corps et ceux qui consomment ces corps. Il y a donc bien quelque chose de provocateur dans cette manière de montrer, pendant de très longues séquences, une érotisation homosexuelle (tournant parfois à la pornographie) au cinéma. Mais l’aspect émancipatoire de ce geste est en fait mineur face au véritable geste du film qui s’inscrit bien plus dans une lecture très sociale de ce qu’est le « Macho Dancer » aux Philippines.

Très rapidement, le film insiste sur le fait que le macho dancer n’est pas tant homosexuel par désir que par nécessité. Ce spectacle érotique et parfois pornographique n’est pas une représentation émancipatoire, il est aussi et surtout un triste spectacle d’une marchandisation des corps comme unique moyen de survie économique de la part de ces travailleurs. Le strip-tease et la masturbation sont mis en scène au même titre qu’un 8h-16h à l’usine. Elles sont souvent longues, épuisantes, redondantes et même parfois dérangeantes car l’exploitation et l’aliénation de l’ouvrier est totalement subvertie par l’usage explicite de son corps pour satisfaire des désirs charnels (avec, par-dessus, cette autre subversion qu’est l’homosexualité). Le bordel n’est pas non plus le même endroit que l’usine, car il est ce qui permet à une marge de vivre au sein de la société et cette représentation érotique est tout de même une représentation se heurtant à l’hégémonie sexuelle. Mais l’existence d’un tel lieu ne tient qu’à une condition, celle du contrat qui unit les corps des danseurs aux policiers qui tolèrent cette activité : l’argent qu’ils produisent. C’est pourquoi l’homosexualité en tant que telle n’est pas un facteur assez déterminant pour situer socialement quelqu’un dans le film de Brocka : dans le bordel, tout le monde est homosexuel. Pourtant, il y a ceux qui exploitent, ceux qui jouissent et ceux qui travaillent et subissent. Le cinéaste va d’ailleurs jusqu’à faire d’une romance hétérosexuelle le centre dramatique de son récit lorsque Pol tombe amoureux de Bambi, prostituée au même titre que lui. Ce geste vient définitivement souligner où se situe Brocka politiquement sur ces questions sociales : dans Macho Dancer, nos protagonistes se voient imposés ce label pour des raisons de survie avant toute considération individuelle.

Paradoxalement, bien que sulfureux à de nombreux égards et politiquement assez fin, Macho Dancer se révèle aussi être un mélo naturaliste très classique. Il va alterner entre des séquences d’immersion dans le quotidien de nos personnages et des séquences narratives qui viennent compléter le constat de Brocka et lui donner une certaine clarté. La romance entre Pol et Bambi est là pour appuyer l’aspect très fonctionnel de l’homosexualité dans le quotidien de Pol, permettant aussi de subvertir et questionner ce label très restrictif qu’est l’homosexualité ; tandis que le drame vécu par Noel est un drame parmi tant d’autres permettant surtout de mieux situer socialement les personnages, les problèmes liés à leur précarité et la situation politique à l’origine de ces problèmes. Si l’on est pas sensible à ce classicisme aux pointes hollywoodiennes, le film apparaît assez rapidement comme très inégal. Nous avons à la fois un film très réaliste qui, dans son observation du quotidien d’un macho dancer philippin, se permet des écarts stylistiques aussi forts que troublants ; puis un film sur-écrit délaissant presque entièrement l’image, en-dehors de sa qualité significative et donc métaphorique, afin de dérouler son récit. Sur les plus de deux heures de film, l’enchaînement fatigue et, sur sa fin, assomme totalement lorsque Brocka tente de résoudre tous les nœuds de son intrigue. Dans son approche dramatique plus classique, Macho Dancer est un peu trop convenu. Dans son approche réaliste et parfois presque expérimentale, le film réussit bien au-delà de ses ambitions purement démonstratives.

En bonus :

Corps politiques de Nick Deocampo : Dans cet entretien, l’universitaire (et auteur du livre Une traversée du cinéma philippin : entre répression et subversion aussi publié chez Carlotta) nous offre une lecture à la fois très personnelle et docte de Macho Dancer. Il s’attarde tout d’abord sur l’aspect très particulier du film : son approche des bars gays et de l’univers homosexuel de Manille dans les années 1980, univers qu’il a lui-même côtoyé. Tout le contexte historique que pose Nick Deocampo vient renforcer toute l’ambiguïté de cette représentation, confirmant que Lino Brocka était lui-même un habitué de ces endroits qui étaient, de toute façon, des bastions permettant aux marginaux de respirer un peu. Si dans un premier temps il opte pour une lecture queer très contemporaine sur le film, lecture tout de même assez fragile en la confrontant au visionnage de Macho Dancer, il va rapidement s’attarder sur le geste politique du cinéaste en lui restituant toute sa profondeur. Ce bonus est donc un incontournable dans la continuité du film, donnant toutes les clés nécessaires au contexte nous apparaissant si lointain mais faisant aussi preuve d’une vulgarisation très habile lorsque Nick Deocampo décide d’invoquer des notions un peu plus cantonnées au milieu universitaire.

Oliver de Nick Deocampo : Documentaire de 1983 tourné par Nick Deocampo, Oliver suit la drag-queen manilène qui, sous la dictature de Marcos, performe pour subvenir aux besoins de sa famille très précaire. Oliver commence de manière très scolaire, dans une forme qui ressemble à ce qui se fera dans le reportage télévisuel de la période 90-2000. Mais rapidement, Nick Deocampo affirme son allégeance pour le réel et développe une forme beaucoup plus intéressante. Les allers-retours entre le travail d’Oliver et son milieu sont de moins en moins didactiques et de plus en plus dictés par sa liberté de montage, tandis que le documentaire engagé se permet de sortir un peu de sa ligne purement informatrice concernant Oliver en laissant une grande liberté à ce dernier dans le contenu de son discours. Aussi, bien que la restauration semble assez miraculeuse pour un film de ce type, il est impossible de passer outre l’état assez triste de la bande sonore : celle-ci est complètement détruite et, si elle permet d’entendre plus ou moins bien les voix des différentes personnes composant le film, les moments musicaux, eux, sont complètement annihilés. Cela pourrait être anecdotique mais l’on comprend assez vite que le cinéaste a voulu, à plusieurs moments, retranscrire aussi l’univers musical gay de cette époque (et l’on reconnaît par ailleurs certains morceaux, amplifiant la frustration). Oliver est donc une bonne surprise et un bonus très généreux pour cette édition de Macho Dancer, montrant le contre-champ de la visée politique de Brocka à propos du même sujet et de la même époque. Il faut vraiment faire l’effort de passer ce début un peu scolaire et lent pour plonger dans le Manille précaire et marginal, qui apparaît aussi comme une piqûre de rappel sur la capacité subversive de ces milieux homosexuels qui, de nos jours, ne cessent de chercher à rentrer dans le rang. Ce n’est vraisemblablement pas dans les dernières éditions de Ru Paul’s Drag Race que nous verrons un numéro aussi ambitieux, drôle et choquant que le spider-man d’Oliver.

Thibaut Das Neves.

Macho Dancer de Lino Brocka. 1988. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 05/05/2026.