Cannes 2026 – Dans la gueule de l’ogre de Mahsa Karampour

Posté le 19 mai 2026 par

Installée en France depuis plus de vingt ans, l’iranienne Mahsa Karampour livre avec Dans la gueule de l’ogre un premier long-métrage documentaire éminemment intime. Programmé au Festival de Cannes dans la sélection de l’ACID, le film fait le portrait d’une relation frère-sœur abîmée par l’exil. 

Mahsa Karampour naît à Téhéran pendant la guerre Iran-Irak, sous les bombes et la terreur. Son petit frère Siavash, cadet de leur famille de trois enfants, voit le jour alors que la paix vient d’être signée, en 1988. La ville est calme, recouverte d’un manteau de neige. Pourtant, la jeune Mahsa est immédiatement saisie par l’inquiétude et le besoin de protéger cet enfant. La nuit, dans ses cauchemars, elle revit la guerre et tente désespérément de le sauver. 

En grandissant, la fratrie reste liée solidement, jusqu’au départ de Mahsa pour la France, où elle poursuit ses études. Quand elle revient en Iran, elle assiste de façon de plus en plus distante à la croissance rapide de ce frère sensible et artiste, qui monte illégalement un groupe de punk avec ses amis. Déjà, elle filme leurs répétitions dans une cabane sur le toit. Les images transpirent la rébellion, la poésie et le jusqu’au-boutisme. Au mur sont accrochés des posters de leurs idoles. Un plan, terrifiant de prémonition, se fixe sur celui annonçant la mort de Jim Morrison à 27 ans. De cette scène underground interdite, un film est tiré et salué dans de nombreux festivals occidentaux. Siavash et ses amis fuient vers la Turquie, puis les États-Unis. Nous sommes en 2009. Le jeune homme sait qu’il ne pourra jamais revenir en Iran. 

Dix ans après, Mahsa Karampour décide de renouer avec ce frère devenu si lointain, si inaccessible. Caméra à la main ou à l’épaule, alternant séquences spontanées et séquences plus réfléchies, elle le suit à New York, puis embarque dans un road-trip avec lui. Les plans sont serrés, comme si la réalisatrice s’accrochait à cet être qui lui échappe et fuit l’émotion. 

Succession un peu fouillie d’instants et d’échanges, à l’image de la relation fragmentée que Mahsa tente de réparer, le film peine à trouver son rythme mais balaie un intéressant panorama de sujets : identité, mémoire, violence ou encore culpabilité. Il fait également une grande place au deuil, dont Siavash devient le visage et la voix. Deuil de la terre natale, mais aussi deuil familial et amical. Hanté, le jeune homme esquive les questions trop sensibles sur son vécu et son intériorité, s’agaçant parfois de l’entêtement de sa sœur mais optant le plus souvent pour l’humour. Quand elle tente ainsi de le faire parler de l’Iran presque face caméra, Siavash revêt un costume de lapin et utilise un modulateur de voix pour lui répondre sur le ton de l’absurde. Lors d’une autre discussion, plus tard dans le documentaire, prise sur le vif, il avouera vouloir être enterré en Iran. C’est l’unique fois où il évoquera un possible retour.  Face à ce frère qui répond à côté et garde enfoui ses traumatismes pour se construire une autre réalité, Mahsa Karampour s’accroche et continue de filmer. Progressivement, elle comprend que si leurs histoires se ressemblent, leurs récits s’opposent. 

Personnage majeur du film, la musique se fait lien entre les mondes qui composent la famille. Du punk-rock adolescent puis extravagant de Siavash, à la musique persane classique de l’aînée du clan, qui signe la bande-son du long-métrage, toute expression authentique passe par les airs, les cadences et les notes. Cheffe d’orchestre improvisée de cette petite troupe, la réalisatrice se laisse entraîner à San Francisco, à la Nouvelle-Orléans, et à Los Angeles en essayant sans cesse de ramener son frère à leurs racines communes. Mais faut-il toujours tenter de recommencer là où tout s’était arrêté ? Ou au contraire apprendre à improviser ? 

Audrey Dugast.

Dans la gueule de l’ogre de Mahsa Karampour. Iran. 2026. Projeté au Festival de Cannes 2026.