VIDEO – Fat Choi Spirit de Johnnie To et Wai Ka-Fai

Posté le 8 mai 2026 par

On connaît bien Johnnie To en France pour ses films les plus sombres, mais il est aussi un auteur de comédies prolifique. En 2002, il a ainsi proposé la très sympathique comédie de nouvel an Fat Choi Spirit, coréalisée avec son comparse et cofondateur de Milkyway Wai Ka-fai. Le film est disponible en Blu-ray chez Badlands.

Il s’agit d’une comédie du sous-genre particulier de la comédie de majhong, avec un casting prestigieux porté par Andy Lau dans le rôle improbable d’un homme bon qui fait étrangement le bien (et s’enrichit) grâce au majhong. Sur un scénario prétexte les réalisateurs et leurs acteurs mêlent joyeusement mo lei to, comédie sociale et variations sur un genre bien établi.

Qui dit comédie de nouvel an dit bien entendu un scénario prétexte sur lequel vient se greffer le divertissement. On suit donc un homme (Andy Lau), le guerrier du majhong, poursuivi par la femme de sa vie (qui change sans cesse de métier, jouée par Gigi Leung) avec qui les choses ont mal tourné parce qu’elle est colérique et renverse donc toujours les tables de majhong. Il va retrouver sa mère atteinte d’Alzheimer qui l’a chassé pour son amour du jeu et son frère (joué par Louis Koo) manipulé par une femme (jouée par Cherrie Ying) pour le compte de l’aspirant roi du mahjong (joué par Sean Lau Ching-wan)… Comme la traduction des noms des personnages le trahissent (Andy est Andy, Gigi est Gigi, etc.), il est ici avant tout question d’un véhicule pour les acteurs, tourné selon la méthode hongkongaise de préciser le scénario au fur et à mesure du tournage, laissant beaucoup de place à l’incarnation pour faire vivre les personnages – en tout cas, en ce qui concerne les interactions hors de la table, parce qu’une fois la partie en cours, on est dans un domaine bien plus sérieux avec une mise en scène au cordeau où rien n’est laissé au hasard (musique empruntée aux westerns en option pour créer une impression de duel).

Les réalisateurs s’autorisent d’ailleurs quelques folies comme un plan où le personnage manipulé par les autres et vue de haut, avec un effet de surcadrage urbain qui joue à recréer une table de majhong, ou un plan à effets spéciaux sur la chute zénithale d’un lancer de dés. La séquence d’ouverture parodie les codes du justicier, avec des méchants ridicules qui trichent avec des méthodes aussi peu crédibles qu’amusantes, face à Andy Lau imperturbable. Les mouvements de caméras sont particulièrement ludiques lors des scènes de jeu, avec une vraie imagination dans la mise en scène, et sont certainement encore plus amusantes pour qui maîtrise vraiment le jeu.

Le film alterne d’un instant à l’autre entre le tragique et le burlesque, dans la représentation de la maladie qui passe tout à coup du cliché cartoonesque au pathétique ou dans la description brutale de la déchéance sociale liée à la crise économique où le souvenir se mélange au présent. Ce qui semblait être un flashback des conséquences du jeu s’avère être la réalité du déclassement lors de la perte d’emploi. Le comique n’est pas toujours subtil, mais s’adapte aux différents acteurs : Cherrie Ying en grimaces déformées par les gros plans extrêmes, Louis Koo en straight man ne remarquant pas l’énormité des situations (en bien comme en mal), Gigi Leung avec des jeux de travestissements et ses hurlements, Sean Lau dans son personnage de méchant hip hop sorti d’une parodie de clip… Et au milieu, Andy Lau charmant et sympathique, à l’inverse de l’image qu’on attendrait du joueur compulsif, incarnation de la raison alors que son mode de vie est tout sauf raisonnable. Bien sûr, il est évident qu’une partie du comique de mots est perdu lors de la traduction, mais dans l’ensemble l’esprit est bien retranscrit.

Johnnie To oblige, le film possède une dimension sociale au delà de son apparente décontraction : il n’oublie jamais les réalités économiques et sociales instables de la période, où le mérite n’est pas une garantie de récompense, et où l’addiction au jeu attire davantage de compassion que le fait d’avoir été victime d’une arnaque. La passage obligé du tournoi final devient lui aussi un prétexte autant pour les gags que pour la mise en avant d’un message moral sur le lien social. La remarquable séquence de fin, qui joue à transcender le genre et le quatrième mur, tant par la musique que par les costumes, permet au film de dépasser le risque de la conclusion lénifiante en assumant son côté moraliste jusqu’au délire. Alors que l’on aurait pu penser que le choix du mah-jong soit quelque chose qui referme le film, le réservant aux amateurs du jeu, la façon dont les réalisateurs cadrent le récit lui donne au contraire une dimension universelle. Bizarre produit d’une époque, d’un lieu et même d’une fête spécifique, le film reste pourtant une comédie familiale que tous pourront apprécier.

Édition Vidéo

La copie est très propre accompagnée d’une piste audio stéréo en cantonais ou en mandarin qui rempli parfaitement son office.

Le making-of d’époque est avant tout promotionnel mais Badlands a aussi fourni de riches bonus inédits, en plus des traditionnelles bandes annonces :

  • une vidéo de 20 minutes où Arnaud Lanuque explique les règles et les enjeux du mah-jong (qui est intelligemment proposée avant de lancer le film)
  • « Rien ne va plus », une interview de 30 min de Yau Nai-hoi (scénariste) et Lau Wing-cheong (monteur) sur la genèse du film et son tournage, avec notamment l’implication de Soi Cheang en tant que passionné de ce jeu
  • « Le Roi du Boxe Office » par Julien Cardon, un entretien d’un vingtaine de minutes sur la singularité de Johnnie To dans la nouvelle vague hongkongaise et l’histoire de la Milkyway.

Florent Dichy.

Fat Choi Spirit de Johnnie To et Wai Ka-fai. Hong Kong. 2002. Disponible en Blu-ray chez Badlands.