Les Fleurs du manguier est l’occasion de découvrir le travail du réalisateur Fujimoto Akio, mais aussi d’être sensibilisé au sort du peuple Rohingya, au centre de son nouveau film. Il nous en parle plus en détails durant cet entretien.

Quel est votre parcours ? Comment avez-vous été amené à vous intéresser plus particulièrement et travailler, tourner en Asie du Sud-Est ?
J’ai terminé mes études en 2013 et me suis installé en Asie du Sud-Est où j’ai réalisé mes deux premiers films. De plus, ma femme est birmane, et l’inspiration de mes films vient souvent de ce que j’observe au quotidien.
Comment avez-vous eu connaissance de l’existence du peuple des Rohingya et qu’est-ce qui vous a sensibilisé à leur sort au point d’y consacrer un film ?
Quand j’ai réalisé mon premier film, j’ai obtenu des financements de la Birmanie. J’ai entendu parler des Rohingyas pour la première fois en discutant avec les Birmans que j’ai rencontrés à cette occasion. Ils en parlaient plutôt en mal et je me demandais pourquoi ; cela a éveillé ma curiosité même si je n’ai pas rencontré de Rohingyas à ce moment-là. Lorsque les persécutions qu’on peut même qualifier de génocide se sont intensifiées en 2017, j’ai trouvé fou que personne n’en parle. Cela a d’autant plus stimulé mon intérêt.
Il existe beaucoup de films traitant des migrants, quelle que soit la région du monde mais dans le vôtre j’ai été frappé par le sentiment de fraternité que l’on ressent dans cette communauté éparpillée partout en Asie. Il y a la fraternité du frère et de la sœur bien sûr mais beaucoup sur l’entraide dont ils peuvent bénéficier dès qu’ils croisent des compatriotes.
Oui c’était très important pour moi de retranscrire cet aspect-là dans le film. Dans mes recherches et les témoignages que j’ai pu recueillir des Rohingyas, j’ai pu constater que même sans avoir de liens familiaux, il y a cette solidarité et fraternité que j’ai voulu mettre en avant.
Et justement comment avez-vous pu entrer en contact avec les Rohingyas pour gagner leur confiance, vous immerger dans leur communauté et retranscrire fidèlement leur culture ?
Je n’en ai pas rencontré facilement car il est difficile de se rapprocher de cette communauté. D’autres part, j’avais pas mal de connaissances birmanes auprès desquelles cela aurait été mal vu de côtoyer des Rohingyas. J’ai fini par me sentir coupable de mon attitude, et en réfléchissant à mon troisième film, j’ai décidé que je souhaitais en savoir plus sur eux. J’ai envoyé des mails à des associations s’occupant des Rohingyas, un peu comme une bouteille à la mer, et de fil en aiguille j’ai pu me rapprocher d’eux.

Vous faites débuter le film sans la moindre explication géopolitique sur la situation des Rohingyas, et par la suite vous adoptez constamment le point de vue des enfants. Était-ce pour avoir une porte d’entrée accessible et rendre le récit universel que vous avez fait ce choix ?
Tout à fait, je ne voulais pas que le spectateur en sache plus que les enfants, qui constatent sans le comprendre qu’ils doivent partir de chez eux.
Vous mélangez le style documentaire sur le vif avec une imagerie plus contemplative tout au long du film.
Le côté documentaire vient du fait que je ne voulais pas que le spectateur ait trop le sentiment d’être dans la fiction. Les Rohingyas sont un peuple qui existe, qui ont vécu ce genre de périple, et que je voulais retranscrire avec le plus de vérité possible. Et d’un autre côté, l’équilibre tient au fait qu’un film, c’est tout un rythme, il faut aussi laisser de la place aux acteurs.
Je crois que le tournage a duré un mois. Du coup, comment vous organisez-vous dans cette économie pour prendre le temps, laisser cette respiration et offrir ces moments plus contemplatifs au sein du film ?
C’est la première fois que l’on me dit que j’ai réalisé un film en peu de temps. Les films prennent plus de temps à tourner en France ? Même au Japon, certains films se tournent en deux semaines.
C’est surtout que je trouvais impressionnant, par rapport à votre budget et temps de tournage, le nombre d’environnements et d’atmosphères qui traversent le film.
Votre question est difficile car l’on souhaite toujours avoir plus de temps. L’autre contrainte est le tournage avec des enfants, les mettre dans des conditions idéales de jeu.

Je posais la question car vous aviez expliqué dans d’autres entretiens que sur vos précédents films, vous étiez capable d’arrêter le tournage et de réfléchir, patienter parfois plus de trois heures pour capturer l’image ou l’atmosphère idéale.
Effectivement c’était surtout le cas dans mes autres films, car j’y utilisais beaucoup le plan-séquence qui demande une longue préparation. Mais ce n’était pas une contrainte pour moi de changer de méthode sur ce film, c’est dur de maintenir la concentration des acteurs dans un plan-séquence, surtout avec des enfants. C’était donc naturel pour moi de faire évoluer ma réalisation.
Sans avoir vu vos précédents travaux, je trouve que cette méthode fonctionne bien durant la scène de réconciliation entre les enfants quand il se remettent à jouer à un, deux trois, soleil. Vous réussissez à installer à la fois un temps long et une certaine spontanéité. Cela donne l’impression que vous avez fusionné les approches de vos différents films par le naturel que vous capturez des deux enfants à ce moment.
Effectivement, vous avez raison car cette scène est justement un plan-séquence. Cette fluidité est aussi venue du fait que les acteurs étaient de vrais frères et sœurs. Je ne leur ai pas donné d’indications, ce n’est pas une scène qui fait avancer le récit mais elle est fondamentale pour capturer la relation de la fratrie. A l’étape du scénario, le « un deux, trois soleil » ou le « cache-cache » n’était pas si important. D’ailleurs le plus amusant dans le « cache-cache » est surtout de trouver ou être trouvé, ce qui constitue une belle métaphore du peuple Rohingyas qui ne souhaite plus vivre caché.
Le cache-cache offre d’ailleurs une belle scène de tension dans le film, vous retournez cette dimension ludique vers ce sentiment de danger du peuple Rohingyas.
Tout à fait, comme je le disais, c’est vraiment une métaphore.
Avez-vous déjà montré le film à des associations, à des membres de la communauté Rohingyas ? Quels ont été leurs retours ?
J’ai organisé une projection privée pour les figurants. C’était assez incroyable car les Rohingyas étant des apatrides, ils n’ont jamais eu l’occasion d’aller au cinéma. C’était d’ailleurs un risque pour le propriétaire de la salle mais tout s’est bien passé. Ils ont beaucoup apprécié l’expérience, de se voir à l’écran. Le film a aussi été projeté dans le cadre d’un festival en Arabie Saoudite où se trouvent beaucoup de réfugiés Rohingyas. En remerciement, ils m’ont carrément confectionné un trophée. Cela m’a beaucoup touché. A la projection organisée ce soir, il y a d’ailleurs un Rohingya installé en France qui sera présent.
La fin ouverte en Malaisie donne très envie d’avoir une suite, de pouvoir observer le quotidien et le vécu des Rohingyas une fois arrivés à destination. Est-ce que c’est un possible projet futur ?
Je ne pense pas à une fiction, mais je réfléchis à un projet de documentaire. En effet, d’autres difficultés se posent à l’arrivée, avoir un visa, un statut légal, les problèmes liés au statut apatride.
Tout vos films évoquent le thème de la migration. Quel était l’angle spécifique de vos précédents films et quelles différences voyez-vous entre eux ?
Mon deuxième film parlait par exemple de Vietnamiennes installées au Japon dont l’une tombait enceinte, ce qui offrait toutes sortes de problématiques. Et dans mon premier je montrais un Birman né au Japon retournant dans son pays sans en parler la langue, et partant en quête de sa culture. Ce sont d’autres manières de parler de la migration.
Cela donne très envie de découvrir ces travaux précédents ! Nous demandons à chaque fois quelle est l’image, ou le moment de cinéma qui vous a marqué, influencé.
Quand j’étais enfant je n’étais pas très cinéphile, mais en école de cinéma un film m’a particulièrement marqué : Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevski (1990) qui a obtenu la Caméra d’or au Festival de Cannes.
Entretien réalisé par Justin Kwedi le 18/03/2026 à Paris
Traduction : Asato Furukata.
Remerciements à Florence Narozny et Mathis Elion
Les Fleurs du manguier de Fujimoto Akio. Japon. 2026. En salles le 22/04/2026.




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