VIDEO – Elegies d’Ann Hui

Posté le 3 avril 2026 par

En ce mois de mars 2026, Carlotta Films édite un splendide coffret consacré à quatre films d’Ann Hui : The Secret (1979), Boat People (1982), Love in a Fallen City (1984) et en bonus, le documentaire Elegies (2023). Ce film plus tardif, l’un des derniers de la réalisatrice, raconte l’histoire de Hong Kong au travers de ses poètes urbains.

Ann Hui revient à ses premières amours avec ce film sur la poésie qui examine l’héritage de la scène littéraire hongkongaise. Les voix de deux poètes aux idéaux et styles de vie très distincts se répondent comme les deux pôles opposés d’une même réalité.

Au fil des rencontres avec ses collègues et amis artistes, Ann Hui, elle dont le passé d’adaptatrice hors pair entretient un rapport tout particulier avec la littérature, retrace une contre-histoire de Hong Kong. Celle des poètes, baignés dans une ville en perpétuelle mutation qui offre à l’inspiration humaine des champs poétiques infinis de par nature même. L’ancien aéroport de Kai Tak présenté dès l’ouverture, haut lieu de la culture de la disparition telle que la définit Ackbar Abbas, aujourd’hui réhabilité par toutes sortes de projets immobiliers, introduit un premier rapport dialectique entre les histoires passées et futures de la ville. Ici, le seul passage d’un avion au ras des immeubles de Kowloon, est déjà susceptible de devenir poésie. Cette énergie cinétique et singulièrement bouillonnante de Hong Kong que les cinéastes se sont efforcés de traduire en image depuis des décennies, ce n’est pas si étonnant de la retrouver à l’écrit, à bien y penser. Des poèmes sur les lieux et les activités de la péninsule cantonaise existent parce que l’espace nécessite de lui-même une réflexion sur sa propre physicalité.

Au détour d’une tasse de thé à la terrasse d’un cha chaan teng de North Point, ou depuis les quelques sentiers de randonnée cachés du Lion Rock, chacun y raconte son Hong Kong, tel qu’il coexiste avec celui des autres. Yam Gong le dit : « je ne saurais pas écrire sur la campagne, pas plus que sur le paradis ou sur l’enfer, alors j’écris sur ma ville ». La forme du documentaire, les poètes mis bout à bout de façon assez générique, exprime déjà un certain régime de visibilité, constitué d’une pluralité de points de vue et d’expériences individuelles qui se rejoignent en un tout collectif, intransigeant, déjà éphémère. Tout ceci peut servir de prétexte à la réalisatrice pour aborder d’autres questions plus fondamentalement sociétales à propos de la situation hongkongaise ambivalente. Les ruptures intergénérationnelles, la complexe identification régionale, les réalités économiques difficiles ou encore les crises existentielles indissociables de la postmodernité, se font miroir des écritures hongkongaises. Prononcé en cantonais ou en mandarin, le poème raconte déjà quelque chose, et leur mise en image leur confère une nature inédite. Au niveau des ruelles étroites comme depuis la cime des gratte-ciels, la beauté est omniprésente, dans chaque recoin où la trace d’une activité (humaine, immatérielle) est encore perceptible.

Cet humble exercice filmique, Ann Hui le conduit en son nom, mais c’est comme si ce n’était pas vraiment le sien. C’est un film réalisé par Hong Kong, par ses habitants et par l’espace lui-même, qui complète admirablement (et poétiquement) le documentaire Keep Rolling (2020) de Man Lim-chung, consacré au portrait de la réalisatrice.

Richard Guerry.

Elegies d’Ann Hui. 2023. Hong Kong. Disponible dans le coffret Ann Hui chez Carlotta Films le 17/03/2026.