CarlottaFilms continue dans sa lancée de redécouverte du cinéma japonais en France. Cette fois-ci, ils sortent le très confidentiel Parfum d’un sortilège porté par Ikeda Toshiharu à la réalisation et Ishii Takashi au scénario. Le duo est très prometteur et le tout est chapeauté par une association entre la Nikkatsu et la Director’s Company, donnant alors à ce thriller érotique une aura d’autant plus intéressante.
Une jeune femme se jette d’un pont sous une pluie torrentielle. Témoin de la scène, Esaka se précipite dans l’eau pour la sauver. Après l’avoir emmenée chez lui, il apprend que la dénommée Akiko s’est enfuie de son foyer pour échapper à un mari violent, et décide de l’héberger le temps qu’elle se relève de cette épreuve. Esaka tombe rapidement sous le charme de sa protégée, mais découvre que l’histoire d’Akiko est plus complexe qu’il n’y paraît…

Si le duo Ishii / Ikeda n’en n’est pas à son coup d’essai, au moment de Parfum d’un sortilège, le brutal, gore et halluciné Evil Dead Trap n’est pas encore sorti. Mais aujourd’hui il est impossible de découvrir ce Parfum sans avoir en tête cette collaboration hallucinée et hallucinante où le style des deux cinéastes formait une symbiose complètement jouissive. On y rechercherait presque, si ce n’est quelque chose à la hauteur, l’embryon d’un tel projet. Malheureusement, Parfum d’un sortilège est bien plus proche de l’essai raté que de l’harmonie totale. Ce qui frappe premièrement est à quel point l’univers d’Ishii dans ce film écrase totalement la patte d’Ikeda. Ce n’est pas un problème en soi, c’était par exemple déjà le cas pour le génial Love Hotel de Somai Shinji et qui donna l’un des meilleurs films du cinéaste. Puis Ishii et Ikeda ont beaucoup en commun dans leur manière de concevoir le medium à travers la plastique et la performance, ainsi que dans leur manière d’écrire avant tout à partir du féminin (et c’est peut-être pourquoi Evil Dead Trap, leur meilleure collaboration, est sûrement bien plus masculine dans le regard accolé à la muse d’Ishii, Nami Tsuchiya). Mais dans ce film, alors que l’on voit très bien ce qui s’apparente plutôt à Ishii, on a un peu de mal à discerner ce que vient apporter Ikeda à ce thriller érotique, si ce n’est quelques lourdeurs.

L’exemple le plus frappant se situe dans le volet érotique de ce Parfum d’un sortilège. Les scènes de sexe sont affreusement lourdes, encombrantes et longues. L’on pourrait se dire que, avec la Director’s Company derrière et Ishii au scénario, celles-ci n’étaient pas une contrainte mais bien une vision artistique pour le film. Et même sans ça, elles sont tellement lourdes que l’on comprend, dès leur apparition, leur fonction dans le récit : raconter l’évolution de la relation entre les deux personnages vis-à-vis de la paranoïa qui se crée petit-à-petit entre eux. Mais si chez Ishii les séquences de sexe peuvent faire souvent écho à un ou plusieurs éléments disséminés dans le récit, elles sont avant tout des séquences à part entière qui, pour la plupart du temps, pourraient fonctionner même de manière autonome. C’est un peu moins le cas chez Ikeda et, ici, elles sont même purement fonctionnelles et n’ont qu’une chose à nous dire, pas très finement. Ce n’est pas tant une question de récurrence (il n’y en a que trois dans le film) ou bien même d’objet de la séquence (il n’est pas question de reprocher la présence du sexe ou son traitement dans un film – et encore moins dans un thriller érotique roman porno de la Nikkatsu) mais bien de qualité des séquences : elles brisent totalement le rythme et l’ambiance mis en place, le mystère étouffant d’un scénario qui se fait assez discret, pour, très bruyamment, nous remettre sur le droit chemin des intentions du cinéaste et du scénariste ainsi que pour nous clarifier l’histoire et les motivations des personnages. Et c’est peut-être dans ce genre de séquences que l’on voit plus clairement les faiblesses de la collaboration : les outrances de l’un annulent les outrances de l’autre, car la lourdeur d’Ikeda ne s’accorde pas forcément avec le style éminemment mystérieux d’Ishii.

Ces faiblesses mises de côté (au même titre que les attentes d’une telle collaboration), Parfum d’un sortilège reste tout de même un roman porno se situant dans le haut du panier et un thriller érotique assez bon. Si les séquences de sexe sont aussi lourdes, c’est bien parce qu’elles brisent le rythme d’une ambiance qui fonctionne très bien. Cette relation qui se crée petit-à-petit entre Akiko et Esaka, avant de se déliter très lentement au profit d’une paranoïa qui gagne d’abord le personnage, puis le spectateur (malgré un retournement de situation extrêmement prévisible dès lors que le personnage clé entre en scène) est véritablement bien mené. Le sortilège fonctionne, même s’il se brise à de rares occasions. Et il mène vers une séquence finale aux envolées lyriques qui rappellera les meilleurs films d’Ishii à venir, ainsi que ses meilleures collaborations passées.
Parfum d’un sortilège, malgré ses faiblesses, reste un film à voir que ce soit par curiosité envers une telle collaboration, par intérêt historique envers un tel objet (il faut rappeler qu’à l’époque de sa sortie, celui-ci était bien plus populaire au Japon que le très culte La Vengeance de la sirène qui était un bide au box-office !) ou bien même par envie de voir ce que peut donner une tentative de sortir du carcan roman porno de la Nikkatsu à une époque où le genre s’essoufflait totalement et oscillait entre des films ennuyants et alourdis par le cahier des charges, et à l’extrême inverse de rares explosions radicales de sexe et de vulgarité que le studio ne savait pas trop comment traiter. Parfum d’un sortilège se trouve pile entre les deux : il est un film avec des ambitions cinématographiques (un peu trop grandes), qui cherche constamment à ne pas satisfaire le cahier des charges mollement. Il est loin de réussir tout ce qu’il entreprend, mais il se défend très bien.

BONUS
Entretien avec Shozo Ichiyama (23min) : cet entretien avec l’actuel directeur de la programmation du Tokyo International Film Festival (TIFF) vaut, à lui seul, l’achat de cette édition. Si à l’époque il travaillait avec la Shochiku et qu’il a assisté d’assez loin à l’explosion du phénomène Director’s Company, il n’est pas pour rien (avec bien évidemment les restaurations d’Ikoma Takashi) dans la redécouverte en haute-définition des films du studio culte qui envahissent, depuis quelques années, nos écrans. Dans cet entretien, il revient longuement sur le fonctionnement inédit de ce studio dans l’Histoire du cinéma japonais en donnant des pistes tant pour les grandes réussites de la Director’s Company que pour ses échecs. Il donne aussi un point de vue assez rare sur ce cinéma : à la fois celui d’un professionnel japonais de l’époque, mais aussi d’un spectateur japonais de l’époque.
« Parfum d’un sortilège » : Le lien entre le roman porno et la Director’s Company – essai vidéo de Matthew E. Carter (16min) : l’on peut reprocher à cet essai vidéo d’avoir une lecture historique un peu biaisée en faveur des grands studios vis-à-vis du cinéma érotique, surtout dans la manière dont il définit le cinéma pink en opposition aux grosses productions de la Nikkatsu (et cie) qui, parce qu’elles auraient de meilleurs moyens, seraient de meilleure qualité. Mais en-dehors de ce choix rhétorique discutable (et qui n’est opté qu’à des fins de vulgarisation), ce bonus permet tout de même de clarifier un peu la position de la Director’s Company dans ses co-productions, surtout dans le cas du Parfum d’un sortilège. L’essai est une bonne entrée en matière pour comprendre les forces et faiblesses des différentes strates du cinéma érotique de cette époque, avec comme contrepoint cet électron libre (et éphémère) qu’était la Director’s Company.
Thibaut Das Neves
Parfum d’un sortilège d’Ikeda Toshiharu. Japon. 1985. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 20/01/2026




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