Jusqu’à il y a peu, Fudoh – Graine de Yakuza n’était disponible qu’en DVD dans un master plus ou moins discutable. Une restauration 4k a été faite permettant au film de voir le jour sous sa meilleure forme et, grâce à Carlotta Films, cette version est disponible en France. Nous pouvons alors enfin (re)découvrir ce Miike culte comme il se doit.

Un chef yakuza tue de ses propres mains son fils aîné afin d’apaiser les tensions existantes entre les différents clans. Caché derrière la porte, le cadet est témoin de la scène. Dix ans plus tard, désormais lycéen à l’allure de garçon modèle, Riki Fudoh décide de venger son frère. Composée d’adolescentes et d’enfants sanguinaires, sa bande impitoyable va éliminer un à un les chefs des clans yakuzas du Kyushu…
Ce film est culte d’une autre époque, celle de la première excursion hors Japon du cinéaste en 1997, électrisant les festivals belges et canadiens du BIFFF et de Fantasia. À ce moment-là, Miike est inconnu et sa carrière en est à ses débuts : dans sa vingtaine de films déjà réalisés, il commence tout juste à radicaliser son style pour celui qu’on connaît aujourd’hui (ou plutôt, qu’on a connu, du fait de sa production récente) avec un Shinjuku Triad Society déjà très fou. Et Fudoh apparaît alors rétrospectivement comme étant à la fois une de ses productions les plus trashs et les plus folles, mais aussi une des plus embryonnaires dans ce que ce style pourra produire d’intéressant (à l’instar d’un Dead or Alive ou d’un IZO). Il va effectivement plus loin que tous les autres dans ce qu’il montre, parfois à la limite du supportable et qui donnerait presque du crédit aux accusations souvent absurdes de sexisme et d’homophobie à l’égard de certains de ses films. Mais cette radicalité ne suit pas toujours formellement et a un effet en demi-teinte : une sorte de frustration de voir quelque chose qui se veut comme une bombe, mais dont l’explosion ne ferait que noircir un peu la pièce.

En tant que comédie trash et bis, Fudoh est cependant une expérience jubilatoire assez phénoménale. Si le film est éminemment dérangeant dans ce qu’il se permet de mettre en scène, et cette gêne lui profite pleinement. Tonalement, Miike ne va jamais indiquer clairement qu’il est dans un registre comique : il nous l’impose en alternant entre une narration totalement sérieuse et retravaillant les poncifs du film de yakuza (l’honneur, la famille), y ajoutant même une thématique ozuesque avec un conflit générationnel qui prend des allures symboliques à échelle nationale, pour y accoler tout ce qu’il y a de moins noble, de plus sale et de plus étrange à montrer (des enfants qui tuent et qui meurent, des adolescents qui tuent, meurent, violent et baisent et des adultes qui sont tout encore plus délurés, violents et affreux). Bien qu’il ne s’agisse aucunement d’un film sérieux, on est tout de même face plutôt à un piratage en règle du yakuza eiga que face à une parodie ou un pastiche. Miike opère même une destruction de ce cinéma, de ses codes et de ce qu’il fantasme : le Japon traditionnel. Ainsi, l’honneur en est réduit à ce père/chef de clan obnubilé par une sorte de sectarisme militaire de Corée du Nord au point d’en tuer son propre fils sans aucun remord (point narratif qui fait étrangement écho, et de manière anachronique, à un Japon d’aujourd’hui, que ce soit vis-à-vis de l’affaire Abe Shinzo/Moon ou bien la crainte actuelle dans la population japonaise d’un conflit armé avec la Corée du Nord). Comme souvent dans la filmographie du cinéaste, les yakuzas sont par ailleurs dépeints comme des êtres pervers, dégénérés, foncièrement violents et possiblement cliniquement fous. Cependant Miike vient cette fois souligner la disgrâce qu’il fait à ce monde-là, en commençant son film par l’infanticide et en le clôturant par le parricide (en dépit de tout respect pour sa propre narration, car il ne clôture par vraiment « l’histoire » de son film qui se veut être une guerre de clan et non une guerre intra-clanique).

Il utilise donc la comédie et le trash non pas comme base, mais comme moyen de ruiner et de détruire cette base dans laquelle il s’inscrit. C’est peut-être pourquoi il va aussi loin dans ses excès, au point de nous en dégoûter. Miike opère avec Fudoh une désacralisation violente qui va probablement de pair avec une déréalisation violente envers son pays. Le problème étant, qu’à part ce choix narratif ambitieux et jubilatoire en fin de film faisant un peu penser au geste de Dead or Alive, Miike ne va jamais plus loin que la simple désacralisation par l’humiliation et le dégueulasse. Formellement, il est très sage et ne s’arroge pas le droit de s’amuser entièrement avec la forme cinématographique au détriment des normes et du spectateur. Il ne s’arroge pas non plus le droit de tout détruire, il s’arrête au père et reste dans le symbole (alors que la porosité entre symbolisme et éléments narratifs dans ses films, à l’image de Zebraman et Gozu où le sous-texte devient finalement le texte, est peut-être ce que le cinéaste fait de plus surprenant et jubilatoire). Il y a quelque chose de parfois intéressant dans la manière dont il transpose la liberté graphique permise par le medium du manga qu’il adapte dans une liberté iconographique du cinéma qu’on ne soupçonnerait pas trop. Mais il ne va jamais plus loin qu’une comédie bis et violemment trash dont le seul effet sur le spectateur est de le galvaniser : que ce soit de dégoût, de colère, d’horreur, de rire ou bien de sidération. Et en ça, Fudoh réussit parfaitement son entreprise provocatrice qui peut sembler tout de même un peu vaine.
Fudoh – Graine de yakuza est donc un film intéressant à mettre en perspective. À lui seul, il ne perd pas de son intérêt, mais celui-ci reste bien plus limité : il est une comédie trash qui va bien plus loin que toutes les autres, avec un style plus singulier et le sentiment très violent de ne pas savoir ce qui nous tombe actuellement sous les yeux. Les amateurs du Miike déjanté seront aux anges, et ceux qui ne le connaissent pas seront forcément curieux de voir ce qu’a pu produire cet homme après un film pareil.

En bonus :
Entretien avec Miike Takashi (46 min) :
Cet entretien filmé en 2003, 7 ans après la sortie de Fudoh au Japon, revient non seulement sur le film et sa création, mais aussi sur sa réception inattendue et à l’origine du malentendu autour de Miike. Lui-même le dit : grâce à Fudoh, sorte de comédie trash désinhibée et sans prétention, il a pu faire partie des cinéastes cannois. Le document apparaît comme d’autant plus intéressant car on y voit un cinéaste avec un discours assez différent de sa carrière actuelle : à l’époque de Fudoh, il semblait préférer la précarité via des projets qui l’intéressent à la stabilité. Sans compter que, comme à son habitude en interview, le cinéaste ne se muselle pas et s’amuse à dire tout ce qui lui passe par la tête. Ce long entretien est donc un document assez précieux, il montre un Miike en milieu de parcours et au top de sa forme très conscient d’être une anomalie dans le paysage cinématographique, précisément car c’est ce qu’il recherche à être.
Entretien avec Tanihara Shosuke (16 min) :
En bien plus classique et moins décomplexé, cet entretien avec l’acteur principal du film reste tout de même assez drôle et instructif. Il s’en cantonnera au tournage et aux relations très bonnes entre tous les acteurs (avec une mention pour Takeuchi Riki qui a l’air d’être aussi étrange que sympathique), mais reviendra tout de même sur l’impact non négligeable de ce film dans sa trajectoire. Commencer sa carrière avec Fudoh n’a, en effet, rien de commun.
Thibaut Das Neves.
Fudoh – Graine de Yakuza de Miike Takashi. Japon. 1996. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 20/01/2026.




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