Miyake Sho continue dans Jusqu’à l’aube son observation et son étude de la jeunesse active japonaise, entre les tribulations émotionnelles des corps fragiles, les amitiés impromptues et un monde du travail anesthésiant. C’est en salles chez Art House.

Dès les premières minutes de l’œuvre, l’attention du cinéaste sur les tourments du corps de la jeune femme qu’il observe évoque La Beauté du geste, son long-métrage précédent : une femme K.O sur un banc. Ce ne sont pas seulement les coups des impératifs économiques qui l’ont touchée, mais le choc de ces derniers avec son propre corps par ses menstruations. S’il est difficile d’être un jeune salarié dans le Japon contemporain, il est beaucoup plus difficile d’être une jeune salariée ; c’est sur ces bases que se construit le geste de Miyake Sho depuis quelques œuvres. Les désirs et les corps qui en sont les sujets se perdent à souffrir dans les labyrinthes du salariat précaire nippon, surtout quand ces corps sont ceux de femmes en lutte. Il y aurait même dans le premier temps de l’œuvre une évocation d’un cinéma nippon qui pensait la crise sociale sourde de la jeunesse japonaise comme une crise libidinale. Dans les œuvres de Kumakiri Kazuyoshi ou de Hiroki Ryuichi, de telles impasses se cristallisaient autour de la libido des protagonistes, comme si le désir d’émancipation social rimait avec un désir sexuel. Miyake Sho offre une variation de ce cinéma de la frustration qui a fait les beaux jours du cinéma nippon des années 90-2000, sauf que ce n’est plus un nœud sexuel qui se joue mais un nœud amical, on ne cherche plus à se baiser pour contrer la frustration mais à se parler, à communiquer ouvertement.

En 20 ans, le nœud libidinal est devenu un nœud amical car les corps sont tellement pétris de névroses que la communication la plus basique devient tout un enjeu entre les différentes figures. Alors que Miyake adore placer les corps dans le centre de son cadre quitte à les perdre dans le décor qui les absorbe, les mouvements révèlent les attractions et les répulsions comme des parades célestes.
Le cinéaste dépeint une société de malades, de névrosés et d’handicapés sociaux. La scène ou elle lui offre des onigiri et de l’eau gazeuse condense le geste de Miyake. Dans un premier temps, ils sont tous les deux, mais le mur empêche les deux corps d’exister ensemble sur le plan. Puis ils sont ensemble à l’image quand elle vient à la porte lui parler de sa maladie, mais la porte marque une séparation dans le plan. Et la scène se conclut par lui, seul, dans la pénombre depuis son appartement après qu’il l’a repoussé. Cette logique de la spatialisation des relations joue également comme une incarnation des états mentaux de ces corps. C’est également la séquence qui symbolise le basculement de l’œuvre car, comme le spectateur, les deux êtres réalisent à ce moment leur solitude et la possibilité d’une autre voie. Miyake le souligne en affichant à l’écran les pensées du jeune homme. C’est la seule occurrence d’un tel procédé dans l’œuvre.

Le cinéaste nous montre les remous de cette relation à différents niveaux comme si la réalité comme expérience subjective du monde était configurée par cette dernière, avec la pluie notamment. La pluie au début, la pluie au milieu (quand elle veut retourner chez sa mère) et la pluie lorsqu’à la fin dans le dernier plan du film où elle apparaît, elle part. C’est surtout l’horizon cosmique par le travail dans l’astronomie qui donne à l’œuvre une dimension dont manque beaucoup de ces drames sur le Japon neurasthénique, et parvient à déjouer cette tendance d’un certain cinéma japonais englué dans ses manières. La perspective possible dans l’œuvre par ce recul cosmique permet au cinéaste d’affirmer une stylisation qui rend justement son cinéma si précieux, entre un faux naturalisme et une tradition du mélodrame japonais dont l’émanation contemporaine est assez souvent faible. Miyake traduit justement la douce insignifiance de ces êtres par un travail sur la lumière et des plans beaucoup plus larges dans le dernier tiers de l’œuvre. Le fidèle 16mm du cinéaste est encore utilisé à merveille quand les lumières deviennent d’or et les nuits prennent les couleurs bleues des amours aussi distants que des corps stellaires. Les brisés de la société japonaise ne baisent peut-être plus, mais leur nuit sont toujours plus belles que nos jours, et Miyake Sho reste l’un des derniers orpailleurs des silences d’or d’un cinéma japonais qui, de nos jours, en fait trop souvent du plomb.
Kephren Montoute.
Jusqu’à l’aube de Miyake Sho. Japon. 2024. En salles le 14/01/2026.




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