PIFFF 2025 – Save the Green Planet! de Jang Joon-hwan

Posté le 2 janvier 2026 par

Parmi les  films classiques présentés lors de ce PIFFF, les spectateurs ont eu l’occasion de retrouver Save the Green Planet!, étrange film de science fiction de Jang Joon-hwan, dans une très belle version restaurée. Sorti initialement en 2003, ce premier long métrage du réalisateur propose un étonnant mélange des genres, mêlant la comédie, la science fiction et l’horreur avec le conte philosophique.

Un atypique jeune homme et sa petite amie acrobate enlèvent le président d’une grande entreprise pharmacologique, persuadés qu’il est un extraterrestre qui leur permettra d’entrer en communication avec le prince de sa planète le jour d’une éclipse. Pendant ce temps, un détective misanthrope commence à enquêter pour retrouver le disparu.

Le film est devenu culte, après un démarrage difficile, dû sans doute à un malentendu sur les intentions du projet. Le film s’ouvre bel et bien comme une comédie avec des personnages hauts en couleur et des intentions absurdes mais, dès le début, quelque chose ne va pas. L’étalonnage ne souligne pas la comédie mais au contraire prépare la bascule dans la noirceur et la folie. En terme de ton, le film ressemble un peu à une version plus ancrée dans la réalité de Delicatessen ou de La Cité des Enfants perdus, avec son mélange de naïveté, d’humour acide et de brutalité. Dès que l’on pénètre dans l’antre du personnage qui est supposé être le héros, la lumière se fait verdâtre, les perspectives des gros plans se déforment sous l’effet des focales courtes, et le décor jonché de mannequins incomplets évoque un univers fantastique de cinéma de genre. Les quatre acteurs qui portent le récit, Shin Ha-kyun dans le rôle du héros, Baek Yun-shik dans celui du prisonnier, Hwang Jeong-min dans celui de l’héroïne (rôle qui pourrait être un ingrat mais qui gagne au fur et à mesure une vraie profondeur) et Lee Jae-yong dans le rôle du détective, sont excellents dans cette ambiguïté, tour à tour drôles, effrayants, ridicules et touchants. La musique de Lee Dong-june, qui convoque aussi bien des échos de la partition de Hermann dans Psychose qu’une ambiance cartoonesque ou mélancolique en passant par les reprises de plus en plus tragiques de Over the Rainbow, est aussi pour beaucoup dans cette alchimie des contraires, dans la réussite de cette construction baroque à l’architecture complexe.

Le film joue sur les points de vue pour entraîner des fausses pistes, avec des scènes de rêveries qui se heurtent à la réalité. Pendant la première demi-heure, on peut encore croire qu’il s’agit d’aventures sur un simple d’esprit qui se prend pour un super héros, même si ses méthodes ont le sadisme de celles d’un enfant jouant avec un insecte. Mais, si le film joue dès le départ sur la transgression dans la façon dont le corps du prisonnier est traité, on dérive bien vite vers le body horror avant l’heure. Dans le même temps, l’enquête du détective est traitée en jouant sur toutes ses potentialités, tensions quant à son sort, tensions quant au sort du protagoniste, moments véritablement drôles soit dans l’humour potache, soit dans l’humour noir. Le montage joue habilement des transitions pour faire accepter de façon ludique la gradation dans la redéfinition des limites, avec des associations d’idées audacieuses, créant une unité entre des aspects en apparence disjoints.

Les aspects les moins conventionnels du film (la femme enfant jouant avec ses poupées ou dansant sur un fil au milieu du chaos, le rapport aux animaux), permettent de donner une atmosphère particulière au film. Le héros est resté un petit garçon tentant de faire plaisir à sa maman, incapable de se rendre compte de l’énormité de ce qu’il fait. Mais c’est justement ce qui le rend si terrifiant, au fur et à mesure qu’on voit ce qui le meut et ce dont il est capable. Le film joue tout du long sur l’ambiguïté. Extra terrestres ou non, les crimes du héros ne sont pas pour autant le fruit du hasard ; une explication rationnelle est aussi fournie, à la fois par une scène au début du film et par les résultats de l’enquête.  Il s’agit aussi d’une revanche face aux figures d’autorité perçues comme abusives. De même, lors d’une scène clef qui explique les dessous de l’intrigue (en revenant aux origines de l’humanité avec entre autres une relecture burlesque de 2001, L’Odyssée de l’espace, suivie d’images d’archives glaçantes), l’absence de certitude est mise en scène, la frontière entre la vérité et le mensonge devient aussi brouillée pour le spectateurs que pour les personnages. Plus le film avance, plus la misanthropie prend le pas, et le cinéaste semble vouloir associer irrémédiablement la violence et la cruauté à la nature même de l’être humain, quitte à l’illustrer en dehors de toute notion de bon goût, y compris en faisant référence aux grands massacres du XXe siècle au milieu d’un récit qui commençait de façon fantasque. Pourtant, l’histoire d’amour de nos deux marginaux revient aussi hanter la fin du film au premier degré, de façon aussi grotesque que tragique, dans un élan de romantisme incongru, comme si seule la tendresse pouvait donner un espoir à ce monde.

Bien sûr, l’une des raisons pour lequel le film est célèbre est sa fin, qu’il vaut mieux découvrir par soi-même, mais qui est étrangement cohérente avec tout ce qui précède, y compris sur la question des responsabilités, et de la subversion. Jusqu’au bout le film reste un mélange hétéroclite de violence, d’humour cruel, de compassion pour ses personnages déséquilibrés, parfois maladroit dans sa folie et son jusqu’auboutisme et ses transgressions mais toujours excessivement généreux, persuadé comme Iwaaki que l’homme est un Parasite qui nuit à la planète mais conscient d’en faire partie. Le problème de communication lors de sa sortie initiale est en partie liée à cette générosité : pour être vraiment surpris de tout, il faudrait voir le film totalement en aveugle, c’est pourquoi la campagne de promotion avait cherché à cacher la qualité de noirceur du film, alors qu’elle est au centre du long métrage. Mais entre son titre facétieux et son affiche originale lorgnant sur le divertissement familial, le film n’a pas su se mettre en valeur, en croyant bien faire, en reproduisant en quelques sorte les erreurs de son héros. C’est vraiment un film qui mérite d’être redécouvert, même par ceux qui connaissent le twist final grâce au remake de Lanthimos, Bugonia, plus maîtrisé mais moins enthousiasmé, au sens plein du terme. Over the Rainbow, on découvre toujours le secret du magicien d’OZ, mais le tour de passe passe du prestidigitateur ne vieillit pas.

Florent Dichy

Save the Green Planet! de Jang Joon-hwan. Corée. 2003. Projeté au PIFFF 2025