FESTIVAL DES 3 CONTINENTS 2025 – Âge d’or du cinéma sri-lankais : les Peries, un couple pionnier

Posté le 12 décembre 2025 par

Parmi les rétrospectives proposées cette année par le Festival des 3 Continents, celle sur l’âge d’or du cinéma sri-lankais a particulièrement retenu notre attention. Douze films allant de 1963 à 2008 étaient projetés, dont deux de Sumitra Peries et trois de son mari Lester James Peries. Qui était ce couple qui a révolutionné le paysage cinématographique du pays ? Focus. 

Confidentiel, le cinéma sri-lankais s’est peu exporté depuis sa naissance en 1947. Disposant de peu de moyens, il suit d’abord le modèle de son voisin indien, tant dans les scénarios que dans les méthodes en privilégiant le tournage en studio. La fin des années 1950 marque cependant un tournant avec la sortie du premier film de Lester James Peries La Ligne du destin (Rekava, 1956). Première production sri-lankaise présentée au Festival de Cannes, d’autant plus en sélection officielle, le long-métrage ouvre la voie à une nouvelle génération de réalisateurs et inaugure un âge d’or du cinéma dans le pays. Des années 1960 aux années 1980, qui marqueront la fin de cet élan avec l’apparition de la télévision dans les foyers, de talentueux cinéastes se succéderont et marqueront leur époque par des récits engagés et audacieux, tant sur la forme que sur le fond. 

C’est cette période que le festival offrait au public de découvrir lors de sa 47e édition, avec la projection d’œuvres rares et parfois jamais diffusées en France. Malgré un choix difficile, douze ont été retenues, dont une hors âge d’or, Flowers of the Sky (Prasanna Vithanage, 2008). Jérôme Baron, le directeur des 3 Continents, tenait à ce que le réalisateur de 63 ans à la filmographie acclamée soit présent pour cette rétrospective rendant hommage à ses prédécesseurs et modèles – son actrice principale Malini Fonseka est d’ailleurs une des actrices marquantes de l’âge d’or. Si certaines copies avaient retrouvé leur bel état d’origine, d’autres portaient les traces douloureuses du temps, la restauration des films se faisant progressivement et dans un contexte précaire. Fallait-il pour autant exclure ces œuvres en raison de leur détérioration, ou les projeter malgré tout ? La question s’est posée aux organisateurs, mais pour Jérôme Baron la réponse était simple : il est toujours préférable que les spectateurs aient accès à une œuvre plutôt qu’ils ne la voient pas du tout. Il faut souligner en effet l’intérêt historique et narratif de ces pellicules abîmées, tout comme il faut souligner la beauté visuelles des long-métrages qui ont eu la chance d’être restaurés – One League of Sky (Dharmasena Pathiraja, 1974) ou encore Les Filles (Sumitra Peries, 1978), projeté en mai à Cannes Classics pour l’occasion. 

Au cœur de cette riche sélection, le nom de Peries retient l’attention. Lester James et Sumitra sont en effet parmi les figures les plus importantes de l’histoire du cinéma du pays. Si le premier est considéré comme le “père du cinéma sri-lankais”, la deuxième est la toute première femme réalisatrice de l’île. 

Né en 1919 dans une famille d’intellectuels, Lester James Peries grandit dans un milieu chrétien et anglophone de Colombo. Après quelques courts-métrages et documentaires remarqués entre le Royaume-Uni et le Sri Lanka, le jeune trentenaire se lance dans la réalisation de fiction avec La Ligne du destin (1956). Malgré son échec commercial, le film marque un tournant dans le pays en devenant la première réalisation sri-lankaise (et la seule jusqu’ici) à être nommée en sélection officielle à Cannes. C’est en 1963 qu’il atteint toutefois une reconnaissance internationale avec Changement au village, film par ailleurs choisi comme marqueur des débuts de l’âge d’or par la rétrospective nantaise. Au cœur d’une famille de la haute bourgeoisie rurale du début du XXe siècle, le réalisateur se penche sur le destin de trois femmes qui doivent faire face au deuil, à l’appauvrissement et aux amours contrariées par l’orgueil. Sublime portrait d’un monde déclinant, le long-métrage impressionne par sa cinématographie et son ton – Satyajit Ray le comptait parmi ses préférés. Lester James Peries devient la tête de file du cinéma indépendant sri-lankais. Sur le tournage, il rencontre aussi une jeune monteuse qui collaborera avec lui sur ses huit prochains films : Sumitra Gunawardana.

Suivront ainsi Le Trésor (1972), remarquablement restauré grâce au World Cinema Project créé par Martin Scorsese et habité par la présence prodigieuse de l’acteur Gamini Fonseka, mais également Le Village dans la jungle (1979), fable tragique en huis-clos à la conclusion fataliste, adaptée d’un roman de Leonard Woolf. Si chaque œuvre suit des récits bien différents, des thématiques récurrentes émergent. Cinéaste de la vie au long cours, Lester James Peries s’attarde sur les contradictions de l’esprit, les croyances, les injustices (et violences) sociales et le sort des femmes. 

Dans cette même lignée, celle qui est maintenant devenue son épouse décide de passer elle aussi à la réalisation en 1978. Une première, et encore une rareté dans le pays. Sumitra Peries signe cette année-là un des plus beaux long-métrages de cette rétrospective : Les Filles. Avec tendresse et poésie, elle filme la jeune Vasanthi Chathurani dans le rôle de Kusum, une jeune fille brillante mais de famille modeste, à qui l’on refuse un mariage avec son ami d’enfance Nimal, issu d’un milieu aisé. Digne et douce, l’adolescente traverse les années en affrontant mépris de classe, drames familiaux et solitude. La nouvelle version restaurée de l’œuvre rend toute sa beauté à la photographie et à l’admirable mise en scène de Sumitra Peries. Dix ans plus tard, elle tourne Une Lettre écrite dans le sable, étonnant et nuancé portrait d’une veuve (Swarna Mallawarachchi) rongée par la paranoïa et l’orgueil. La réalisatrice se met cette fois à hauteur d’enfant pour filmer, adoptant le point de vue de son jeune fils. D’abord adorateur, son regard sur sa mère évolue progressivement, jusqu’à l’irrémédiable perte d’innocence. Elle signera en tout neuf long-métrages, son mari vingt-huit.

Aujourd’hui décédé, le couple reste une immense source d’inspiration pour le cinéma sri-lankais, qu’il a aidé à redéfinir et à élever. Malgré leur disparition, leur héritage et leur soutien à l’industrie est perpétré par The Lester James Peries and Sumitra Peries Foundation, qui finance et promeut les nouveaux talents, tout en assurant la préservation de leurs propres travaux. Une postérité à l’image de leur carrière, généreuse et engagée.

Audrey Dugast

Sur les routes de l’âge d’or du cinéma sri-lankais. Rétrospective du Festival des 3 Continents 2025. Remerciements à Jérôme Baron et Jayashika Padmasiri, organisateurs.