Mubi – Mothra contre Godzilla de Honda Ishiro

Posté le 28 octobre 2026 par

Dans sa sélection de films retraçant l’histoire de Godzilla, le deuxième film de l’ère Showa proposé par Mubi est le troisième épisode de la saga, Mothra contre Godzilla, sorti en 1964, deux ans après son premier crossover avec King Kong qui avait relancé la popularité de la série après l’échec de la suite sans Honda en 1955. Cette fois, notre lézard marin préféré rencontre un autre kaiju de la Toho, Mothra la mite protectrice de la nature. La recette du combat de monstre et le ton particulier qu’impose la mythologie de Mothra font de cet épisode un moment charnière pour la série.

Un œuf de Mothra est trouvé par des capitalistes cyniques qui décident d’en faire le centre d’un parc d’attraction. Dès lors, les Shobijin, les prêtresses lilliputiennes de l’île protégée par Mothra, essayent de convaincre les Japonais de rendre l’œuf (pour éviter de reproduire une variante du scénario du Mothra de 1961 où la déesse s’était retournée contre l’avidité humaine). Bien sûr, un mcguffin radioactif est en parallèle l’occasion de réveiller Godzilla, qui rêve d’un œuf pour son petit déjeuner.

Après le succès du premier opus, une suite confrontant le fils du Godzilla original à Anguirus (une créature basée sur un design rejeté pour le premier film) avait été précipitée, mais face à l’échec commercial du projet, la série est arrêtée pour 7 ans, et il faut attendre les années 60 pour que Honda lui-même relance la folie des kaiju, avec de nouvelles créatures comme Mothra ou Rodan, et, dans un geste aussi geek que mercantile, un combat entre Godzilla et King Kong. À partir de ce moment, Godzilla est pleinement devenu une franchise, avec tout ce que cela implique quant à la dilution du film initiale dans une grande entreprise commerciale. L’intrigue conserve un message écologiste et antinucléaire, mais le ton est délibérément enfantin : l’île de Mothra dévastée par les essais nucléaires est bien présente, écho de l’île du premier film, mais en évacuant toute l’horreur potentielle de la situation, délaissant le squelette du rivage pour tout de suite venir s’attacher au folklore d’une cérémonie dansée et chantée, afin de mettre en valeur les Peanuts, les deux sœurs qui jouent les Shojibin. Un clin d’œil est fait à l’intrigue du film éponyme de Mothra lorsque l’homme d’affaire pense à faire des Shobijin un phénomène médiatique pour accompagner son parc, mais l’idée est vite abandonnée. Le film dénonce le spectacle capitaliste mais il est en même temps un spectacle capitaliste, avec des produits dérivés, et une nécessité de toucher tous les publics…

On retrouve bien sûr des scènes où Godzilla détruit des bâtiments officiels et affronte les forces d’autodéfense, mais il s’agit d’avantage de moments dévolus au plaisirs des maquettes et des effets spéciaux, et le nouveau costume du monstre a l’air plus bougon que menaçant, avec ses sourcils exagérément froncés et ses mouvements presque trop souples, loin de la terrifiante pesanteur des origines. Comme le titre l’indique, ce qui importe ici est le combat entre Mothra et Godzilla : dans l’ensemble, l’intrigue humaine est réglée en une heure, ses méchants sont même punis, la dernière demi-heure pouvant alors totalement s’adonner à célébrer le plaisir du combat de catch entre les deux créatures. Le film joue à plein des possibilités du Tohoscope et de la couleur pour magnifier ses créatures, dans des affrontements imaginatifs, utilisant les différents états de la divine mite, même si comme pour Godzilla, les effets des costumes et des marionnettes ont été revus à la baisse depuis l’épisode solo. Loin de la terreur crépusculaire de 1954, le film est résolument diurne, quitte à mettre en avant la fragilité des effets, et transformant certains jeux d’images composites en tours de force, avec des éléments de toutes sortes d’échelles différentes en un seul plan. Les mouvements plus rapides des monstres leur retirent beaucoup de leur gravitas et les fait basculer dans le cadre d’un monde popculturel, littéralement sous le regard d’enfants, utilisés plusieurs fois comme points de vue dans l’intrigue. Comme les films originaux, le fond est profondément politique, si on réfléchit à ce que le récit dit de notre monde, mais on est maintenant dans un grand spectacle familial où Godzilla, s’il n’est pas encore l’antihéros rigolo de la fin de l’ère Showa, est plus proche du Eel (méchant) de catch, face aux Mothra, mites comme larves, en Faces (gentils). Et surtout, rien ne peut plus être si grave puisque les personnages peuvent renaître d’épisode en épisode dans le cadre de la franchise. Ce n’est plus un film à thèse, synthèse d’une époque de désarroi, c’est le début d’un rêve idéaliste volontairement naïf où l’on nous demande explicitement de rendre le monde meilleur pour mériter les monstres. Ce n’est pas un chef d’œuvre comme Godzilla, ni même un film très marquant comme Mothra, mais c’est vraiment un film sympathique et familial, qui occupe une place de choix dans l’histoire du cinéma japonais, en ce qu’il dessine une partie de l’avenir du tokusatsu et préfigure le succès à venir des Super Sentai.

Florent Dichy.

Mothra contre Godzilla de Honda Ishir. Japon. 1964. Disponible sur Mubi.