L’Étrange Festival a peut-être trouvé son titre le plus polémique de l’année au Kazakhstan, avec Sicko d’Aitore Zholdaskali. Violent, sciemment mal aimable et profondément outrancier, le film décide d’explorer une relation toxique dans un mélange volontairement problématique de comédie noire et de drame, en nous racontant l’histoire d’un petit escroc qui, pour rembourser ses dettes, essaie de faire passer sa femme pour atteinte d’un grave cancer, passablement avancé.
La question de la place allouée à la femme dans le société kazakhe et ses possibilités d’action est un sujet bien présent dans le cinéma local. En 2022, on avait pu voir le sujet abordé du point de vue de la victime d’une relation violente dans Happiness (Baqyt) de Askar Uzabayev et Adilkhan Yerzahnov s’était déjà emparé de façon saisissante de la question du consentement dans Ulbolsyn en 2020, avant de réintroduire par touche le sujet dans plusieurs autres films. Sicko choisit une toute autre voie ; comme son titre l’indique, c’est un film malade (en kazakh, il est nommé Auru, c’est à dire « maladie », et la photographie est souvent verdâtre). Sur le papier, on pourrait penser à une version plus sociale de Sick of Myself de Kristoffer Borgli, mais, s’il est aussi malveillant que son homologue norvégien, Sicko est beaucoup plus retord et cruel. Aitore Zholdaskali présente ici son premier long-métrage en tant que seul réalisateur, après une participation à un drame musical hip hop et une série mêlant déjà dettes, mensonges, escroquerie et monde médical. Plus récemment, il s’est lancé dans le franc cinéma de genre avec Hell Grind, histoire de braquage impliquant mystérieusement le Japon féodal, le Tibet et l’au-delà. Sicko est un film étrange, flirtant avec différents genres, jonglant entre la provocation gratuite et le film thèse, et si son objectif n’est pas forcément de plaire, il ne laisse pas indifférent non plus.

On connaît la difficulté à présenter une relation toxique dans laquelle on ne comprend plus pourquoi la victime continue de suivre son bourreau ; on présente le bourreau sous un jour trop charismatique et on peut avoir l’impression que le film glorifie le personnage monstrueux, comme on le voit avec le débat autour de Toxic: A Fairy Tale for Grown-Ups de Geetu Mohandas où la présence de la star semble parasiter la déconstruction du blockbuster voulu par la réalisatrice. Dans le cas de Sicko, le réalisateur choisit volontairement un entre-deux périlleux : le mari Azamat (Ayan Utepbergen) est un personnage qui est initialement présenté comme instable et violent, mais aussi lâche est inconséquent dans la scène où on le découvre en chauffeur de taxi approximatif, et sa nullité n’est que renforcée quand il dévoile ses idées pour renflouer ses finances et Tansholpan (Dilnaz Kurmangali), sa femme, est une bonne partie du temps sa complice, jusqu’à l’irréparable. Seulement, certains éléments sont mis en place pour expliquer le comportement du personnage féminin ; quand on la découvre, elle vient de se rendre compte qu’elle est enceinte, et elle rêve d’une normalisation de leur cellule familiale. Qui plus est, Azamat est d’emblée manipulateur, quand elle lui reproche le mensonge qui lance véritablement l’histoire, il retourne la situation pour se présenter comme victime, méprisé de tous. Cette scène donne d’ailleurs l’occasion de découvrir que les accès de violence qu’on l’a vu manifester confronté à d’autres hommes peuvent aussi ressurgir dans le cadre familial, d’autant plus qu’on a pu constater qu’il se sent plus à l’aise pour jouer des coudes quand il est en face de moins fort que lui. Il ne fait assez vite aucun doute que cet homme est minable et dangereux, mais le film essaie de le mettre en scène suffisamment dans la démonstration de son affection conjugale pour que l’on comprenne pourquoi Tansholpan accepte de le couvrir et de rentrer pleinement dans son jeu, avec des conséquences tragiques prévisibles, croyant naïvement à ses promesses.

Le film fonctionne sur une systématisation de la surenchère. Au début, une nouvelle limite est franchie toutes les quarts d’heure, puis toutes les dix minutes, pour s’accélérer de plus en plus dans une sorte de descente en enfer. On voit progressivement la complicité s’éroder, et les trahisons d’Azamat devenir de plus en plus graves, utilisant sa compagne comme un accessoire dont le consentement est un acquis, humiliant ses proches, ne réfléchissant jamais aux conséquences de ses actes. Plus le personnage féminin se réhumanise, confronté à la monstruosité de leur propre cynisme, plus le personnage masculin devient mauvais. À un moment, leur maison se retrouve envahie des preuves de leur crime, mais ce qui s’est exactement passé ne sera jamais véritablement explicité, à cause de la violence d’Azamat, et on bascule presque dans le film fantastique. À un autre moment, le film devient un récit de home invasion où les protagonistes sont confrontés à un couple qui semble encore plus dégénéré qu’eux, pour une sorte de réconciliation dans la violence. Mais rien n’y fait, Tansholpan est hantée par la jeune femme dont elle a symboliquement volé l’espérance de vie, alors que son mari déplace vers le monde domestique sa brutalité, mentant à sa femme comme il mentait à sa mère et en libérant sa cruauté comme il l’avait fait avec son meilleur ami. La comédie du mensonge sert aussi à montrer pourquoi l’épouse ne peut plus s’échapper, après avoir laissé passer la possibilité de laisser tomber son imbécile de mari au début du film.

Après la comédie de situation et la violence exacerbée, le dernier quart du film évolue entre le film d’horreur, avec le point de vue de l’épouse prisonnière du mensonge qu’elle a trop accepté, et la comédie de la transgression avec ce que fait finalement Azamat dans les dernières séquences. C’est là où le film est volontairement le plus sur le fil : ce qu’est vraiment « l’amour fou » du personnage est pleinement mis à jour comme une hypocrisie visant à se rassurer quant à sa propre monstruosité, avec le contraste entre la façon dont le personnage se voit et ce qu’il fait. La construction du récit semble vouloir nous rendre coupable des scènes où la mise en scène nous rend solidaire du couple, en nous rappelant à quel point ce personnage est horrible. Conçu pour diviser, le film mise sur tous les tableaux, la surenchère grand guignol et la dénonciation, le rejet et l’empathie avec le monstre, quitte à laisser certains spectateurs écœurés. Il n’en reste pas moins que c’est un geste cinématographique intéressant en lui-même mais aussi comme objet de débat.
Florent Dichy.
Sicko d’Aitore Zholdaskali. Kazkhastan. 2025. Projeté à l’Etrange Festival 2026.




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