FFCP 2026 – The Observer’s Journal de de Lim Junghwan

Posté le 6 novembre 2026 par

The Observer’s Journal est sans doute le film le plus singulier proposé au cours de ce FFCP. Sur le papier, on pourrait croire que Lim Junghwan nous fait du Hong Sang-soo mais très vite, le mécanisme se dérègle et le film devient de plus en plus étrange. Pendant plus de 2 heures 35, le réalisateur nous fait voyager de la Corée à la Serbie puis à la Thaïlande mêlant folie et plans fixes dans un ludisme aussi surréaliste que neurasthénique. C’est un film qui ne peut que diviser, mais qui peut paradoxalement tout autant fasciner.

Tout d’abord, il faut prévenir le public. Il ne s’agit pas d’un film mais de trois, qui sont liés plus par la logique du rêve et de l’association d’idée que par une quelconque logique. Une cinéaste retourne dans sa ville natale où le joint offert par un serbe professeur de russe va l’amener à retrouver son ex et sa compagne, dans une banalité parasitée par des éléments étranges. En Serbie, un réalisateur se demande si une journaliste n’est pas en fait une espionne. En Thaïlande, une influenceuse se retrouve prise dans une étrange histoire, mêlant doubles, explications confuses et visages familiers. D’un moment à l’autre, les acteurs changent de rôles, parfois au sein d’un même récit, ou ressurgissent avec le même nom, sans explication. Le film assume pleinement son recours à l’absurde, au sens de Camus ou de Ionesco, flottant sur la logique du rêve, et il ne faut pas essayer de le réduire à un discours intellectuel : il s’agit littéralement d’un délire poétique goguenard en pleine conscience de son incapacité à répondre aux questions qu’il pose. Dans sa note d’intention, Lim Junghwan présente le film comme une utopie d’un rêve sans fin, et on retrouve cette logique dans le jeu de divagation à l’œuvre dans tout le film.

Et, si certains resteront hermétiques au procédé, on ne peut nier le soin tout particulier du metteur en scène à déployer ses récits. Les lieux sont variés, et filmés avec un sens remarquable du cadre (ce qui est indispensable vu que le film est en plans fixes), et la distribution est étonnante : Bang Min-ah de Girl’s Day, Shim Dalgi (partenaire de IU dans le clip de Dear My Crazy Roomate), le très actif Park Jong-hwan ou la toujours pertinente Kim Sae-byuk, tous se renouvelant au gré des fantaisies du récit, ni tout à fait un autre, ni tout à fait le même. Le dispositif reste le même pendant tout le film : nous sommes un observateur qui observe trois rêves, de plus en plus étranges. Ce contrat nous prive, entre autres, du contrechamp ; notre regard est le notre, pas celui des personnages ou d’un narrateur, ce qui peut déstabiliser. Mais l’un des premiers indices qu’il s’agit vraiment d’un jeu (outre le sujet de la thèse d’un des personnages et l’incongruité des situations) est la présence d’un générique à la fin de chaque chapitre, comme si le film narguait les spectateurs les moins patients par son perpétuel recommencement.

Le premier sketch est très efficace, avec les aventures d’une cinéaste en plein doute retrouvant son ancien amoureux, politicien raté, et rencontrant son étrange assistant et sa femme, qui semble être une espionne, invitation à l’aventure mais aussi menace potentielle. Les dialogues sont drôles, toujours en léger décalage avec l’action ; on est face à une sorte de pastiche de Hong Sang-soo lorgnant sur l’auto-parodie (avec le cinéma, l’alcool, les discussions faussement profondes…), mais on peut encore suivre. Le deuxième rebondit sur des éléments du premier : la Serbie, le cinéma, la possibilité d’un espion. On commence normalement, juste déstabilisé par la perte des identités, et soudain, on bascule dans la radicale étrangeté, dans une scène au cinéma qui pourrait sortir d’un dessin animé ou d’un théâtre de marionnettes, et peu à peu  on doit accepter de se laisser perdre. Vient alors le troisième film, avec un nouveau visage, une intrigue qui commence de façon claire, quand soudain un personnage apparaît dans le cadre, par la magie du raccord, et entraîne l’effondrement du sens. Des ellipses privent le récit d’aventures de sa cohérence, des jeux de doubles font perdre de vue qui et qui et désamorcent les enjeux dramatiques. Certains personnages semblent à la limite du rêve lucide, mais restent prisonniers. C’est le segment où la dimension humoristique devient la plus évidente, avec une scène de piscine acceptant pleinement son surréalisme, dans un humour noir à froid très efficace. La fin du film propose des discours qui se perdent, constatant qu’on ne peut qu’observer, sans pouvoir expliquer, dans un dernier jeu ludique d’auto-déconstruction méta.

Encore une fois, c’est un film clivant, et visiblement à dessein, qui se moque volontairement du public mais l’invite aussi à rire avec lui, dans la fausse neutralité brumeuse du rêve. Si on se demande ce que le film raconte, on a perdu ; le film nous demande seulement de rester là, à regarder, à accepter les métamorphoses et les interrogations. Si on croit le réalisateur, le film cherche à répondre à la question de notre besoin de rêver, comme si chacun portait en soi la phrase de Malraux dans Les Voix du silence : « Les grands artistes ne sont pas les transcripteurs du monde, ils en sont les rivaux. » Chaque rêve est un monde, rival du notre, et comme le film en est une possible transcription. Soit on se laisse porter, soit on essaie de se réveiller, mais on est difficilement indifférent face à cet étrange objet, que le réalisateur a courageusement porté en dépit du bon sens et que le FFCP a eu l’audace de programmer, afin que chacun puisse se forger son propre avis.

Florent Dichy.

The Observer’s Journal de de Lim Junghwan. Corée du Sud. 2025. Projeté au FFCP 2026.