Hong Sang-soo a le vent en poupe et il ne s’arrête plus ! Depuis 2020, pas une année ne passe sans qu’un (et parfois deux) long-métrage du cinéaste ne sorte. Carlotta ouvre donc le bal pour 2026 avec Le Jour de son retour, variation radicale autour d’une actrice et de ses interviewers.

Suite à son récent divorce, une grande actrice coréenne retourne sur le devant de la scène douze ans après sa dernière apparition à l’écran. À l’occasion de la sortie du film, elle s’entretient successivement avec trois jeunes journalistes venues l’interroger sur son nouveau projet, mais aussi sur sa vie personnelle et les raisons de sa séparation…
On pourrait dire à l’aune de ce synopsis que, comme à son habitude, Hong Sang-soo fait du Hong Sang-soo : minimalisme formel, beaucoup de discussions et, surtout, de la boisson. Ces éléments, pourtant assez peu intéressants en eux-mêmes, semblent souvent cristalliser les rancœurs (et parfois les éloges) à l’égard du cinéaste. Comme si le cinéma d’Hong Sang-soo était avant tout le lieu de quelques motifs se répétant ad nauseam au point d’en devenir des gimmicks. Plus que ses films, ce constat s’attaque avant tout à son public : la superficialité dont il est question est imputée à part égale à ceux qui, par vanité ou égocentrisme, prennent un malin plaisir à remplir d’eux-mêmes un objet soi-disant si vide. Il y a aussi dans ces attaques quelque chose s’apparentant au délit de faciès : petit cinéaste indépendant mais très productif car ses méthodes de tournage permettent de faire beaucoup, facilement et à très faible coût, tout en étant la coqueluche actuelle de quelques festivals à envergure mondiale. Le tout sans jamais rencontrer un succès commercial (pire encore, il a pu le rencontrer fut un temps en Corée, mais il a tout de même persévéré dans sa trajectoire esthétique commercialement repoussante). Finalement, ces attaques visent bien plus un système et une relation d’un certain public au cinéma, que le cinéaste et ses films en eux-mêmes. Elles resservent aussi en hors-champ une rengaine un peu datée, et à la fois tristement actuelle, sur un « art » nécessairement doloriste et/ou utilitariste, qui se doit de servir un discours ou une visée claire. Face à cette rengaine, Le Jour de son retour apparaît alors comme le film parfait.
Dans Le Jour de son retour, Hong Sang-soo, non content d’avoir la réputation de tout le temps faire la même chose, s’amuse à se répéter 4 fois et ½ en un film : 3 fois il montre l’interview entre une actrice et une journaliste et, lors de l’ultime redite, il montre cette même actrice qui, dans son cours de théâtre, rejoue les 3 interviews de la journée à l’aide d’une autre actrice (autrement dit, l’ultime séquence est elle-même une répétition de théâtre). Le cinéaste, paraissant ici déjà bien assez radical, pousse pourtant le vice en faisant épouser la forme de son film à sa rengaine. Le Jour de son retour est découpé en 5 parties numérotées, chaque partie se déroulant sensiblement de la même manière. Les parties 1, 2 et 3 commencent toujours par une interview en un unique très long plan (parfois deux, à l’occasion d’une sorte de cut faussement discret et même souligné par un zoom) avec toujours sur la gauche, la journaliste et sur la droite, l’actrice ; puis, une seconde petite scène comme épilogue montrant l’actrice sans la journaliste juste après son interview. Dans la 5e partie, l’actrice rejoue les 3 premières à l’aide d’une collègue avec pour seule variation formelle un nouvel axe de caméra dans un même long plan. Le 4e chapitre est alors la seule exception notable : on y voit le personnage principal discuter avec sa professeure de théâtre sur sa journée d’interview. Cette variation, bien que notable, renvoie tout de même sans cesse vers les 3 parties précédentes car elle est exécutée sur le même mode mais aussi sur la même construction iconographique, si ce n’est un nouvel axe de caméra et une position inversée entre l’actrice et la personne lui posant des questions.

Cette description précise permet donc de se rendre compte de deux choses : le film est résumable, dans son intégralité, en très peu de mots ; le film reste en mémoire assez précisément du fait de sa radicalité formelle. Mais cette radicalité est moins une contrainte qu’une abdication totale envers la simplicité. En effet, il n’y a rien de compliqué à mettre en œuvre un tel dispositif. L’unique difficulté, celle des plans longs demandant une certaine performance aux acteurs, est d’ailleurs ici annihilée par la structure même du film qui autorise, ostensiblement, des cuts en plein milieu d’une prise. Si c’est raté, l’on peut donc reprendre à n’importe quel moment. Cette abdication cristallise justement un certain nombre de rancœurs vis-à-vis du cinéaste : « c’est trop facile, n’importe qui peut le faire, c’est quasiment du hasard et donc, c’est du foutage de gueule ». Et plusieurs choses dans ces attaques sont vraies, car elles ne sont que des constats : le film est facile et son dispositif vient libérer le tournage de la majorité de ses contraintes (techniques comme économiques). Il aurait pu être fait par n’importe qui ayant à disposition une caméra (n’importe laquelle) et quelques acteurs. Hong Sang-soo tourne le dos à la virtuosité technique et nous le rappelle à chaque décision formelle dans ce film. Ce tournant n’est d’ailleurs pas nouveau : rien que dans ses dernières sorties, In Water était complètement flou, tandis que Ce que cette nature te dit était d’une définition d’image si basse qu’il pouvait ressembler, à s’y méprendre, à In Water. L’improvisation, les plans longs et l’impression d’amateurisme n’est pas inconnue du spectateur ayant croisé un film du cinéaste ces 10 dernières années. Mais pourquoi la facilité et le hasard – sur le tournage uniquement, au montage il n’y en a jamais – seraient forcément une moquerie envers le spectateur ?

Ça le serait si l’on considérerait que s’écarter du régime de la virtuosité, de l’excellence par la grandeur ostensible, serait opérer une insulte au cinéma en tant qu’art. Derrière les accusations de tartufferie et d’inaccessibilité, se cachent finalement une charge envers la simplicité totale et revendiquée de l’œuvre. Par ailleurs, le cinéma d’HSS fait dans le même temps face à une accusation paradoxale : celui d’être un cinéma pour intellectuels et pour initiés. Trop simple et trop compliqué à la fois. La première accusation peut s’entendre à la lecture de certains discours alambiqués (parfois très pertinents, parfois très artificiels) autour de ses films. Mais, dans les faits, en voyant Le Jour de son retour, cette accusation s’effondre : le cinéaste ne convoque rien, il filme, tout simplement. On peut y tirer des liens avec une certaine actualité (certains dirons Me Too ou le féminisme) ou bien des concepts esthétiques plus ou moins évidents, mais ces liens n’existent qu’en entrant en relation avec un spectateur. Le film, en lui-même, est d’une simplicité totale. Il ne plaira certainement pas à tout le monde, mais contrairement à de nombreux films de sagas, ou bien certains blockbusters qui, eux, cherchent l’ultra rentabilité et peuvent se parer de complexité à travers un scénario à tiroirs ou demandent d’avoir vu les 15 premiers pour trouver un intérêt au 16e, le film du coréen, lui, ne demande aucun effort de compréhension. Une actrice donne des interviews, va à son cours de théâtre, fait un exercice de jeu et rentre chez elle s’occuper de sa fille. Générique de fin. D’ailleurs, sa structure est si bien huilée qu’elle est construite pour mettre en évidence les subtilités de ce qu’il enregistre : ce sont les variations qui, par leurs différences avec l’original (si tant est qu’il y ait un original), viennent apporter du récit par touches. Tout le charme du Jour de son retour réside dans cette figure qui, petit à petit, se dessine sous nos yeux et laisse entrevoir un petit drame humain personnel tout à fait touchant. Et donc la deuxième accusation s’effondre avec la première : pas besoin d’avoir vu tous les films du cinéaste pour en profiter, comprendre les enjeux et en tirer du plaisir. Ce qui fait généralement la réussite – ou l’échec – des films du cinéaste, ce n’est pas l’exposé théorique que l’on peut en faire ni même l’idée formelle incongrue qu’il met en œuvre, mais bien l’incarnation de celle-ci : le film.
Dans Le Jour de son retour, celle-ci est très bien incarnée. Loin d’être redondant, le dispositif, par ses nombreuses micro-variations, opère un jeu très efficace avec qui accepte d’y participer. Le film se rapproche d’ailleurs beaucoup de la comédie, tant délibérément que malgré lui. L’alcoolisme de l’actrice se dessinant petit à petit à travers un certain gag de répétition et un humour noir à peine déguisé est tout aussi drôle que la sidération de voir que, même lorsque la répétition semble être enfin terminée, finalement, la boucle recommence. Le cinéaste évite d’ailleurs l’erreur commise dans Ce que cette nature te dit où, après s’être pastiché en filmant d’affreux personnages sans réellement l’assumer, il faisait tomber les masques dans une séquence de dispute agissant comme révélateur du fond bien crasse de chacun d’entre eux. Ici, il respecte pleinement son dispositif et ne vient jamais y apposer un regard en surplomb. La corrosivité a toujours sa place, notamment avec les personnages des journalistes venant poser des questions allant de l’inintéressant au gênant à l’actrice, ou même vis à vis du personnages principal lui-même et sa facilité à se livrer un peu trop tout en sortant d’atroces banalités. Mais, en toute simplicité, il laisse la place à l’ambiguïté et au spectateur le soin de juger, se moquer ou bien d’être en empathie totale avec cette petite galerie bien vivante. Moins il y a de direction, plus il y a de simplicité à l’œuvre, et plus le film est riche. Là se trouve d’ailleurs peut-être le réel paradoxe du cinéaste, plus intéressant et moins péremptoire que le « trop simple mais en même temps trop compliqué » : plus le cinéaste opère une épure, se rapproche de l’enregistrement brut, plus son film et son cinéma est intéressant.

En tournant le dos à la virtuosité technique, à tous les artifices qui se sont ajoutés petit à petit au Film depuis la fin du XIXe siècle, HSS fait finalement face à l’essence même de la caméra (qui jadis donnait son nom au cinéma) : capter du réel en mouvement, l’immortaliser et le partager. Mais ce n’est certainement pas un retour en arrière, c’est un simple retour à l’outil cinématographe. Dans Le Jour de son retour, le cinéaste est justement d’une contemporanéité totale puisqu’il fait un cinéma aussi libre que le lui permet l’avancée technologique actuelle. Sur ce plan, on ne peut que saluer le geste : il arrive à imposer un cinéma qui fait fit de toutes les contraintes économiques et industrielles si mortifères, tout en proposant un contre-modèle d’une liberté totale et accessible à tous. En se libérant de la contrainte de la rentabilité, il se libère aussi de la contrainte d’être aimé, ce qui lui permet de développer une forme aussi peu aimable et aussi audacieuse. En ça, le cinéma d’Hong Sang-soo est non seulement irréprochable, mais aussi à défendre. On peut par la même occasion contredire le fait qu’il se ficherait de nous : ne cherchant pas à plaire, ne cherchant pas à vendre ni même à être rentable, Le Jour de son retour ne nous prend pas pour autre chose qu’un spectateur acceptant – contre toute attente – de le regarder. Il ne génère pas et ne générera jamais des millions, contrairement à de nombreux objets industriels cinématographiques dont le but premier est d’en rapporter – et cette logique n’est pas applicable qu’aux blockbusters, la scène indépendante, d’auteurs, ou tout autre sous-scène intéressante ou non est malheureusement soumise à cette même règle de rentabilité. Cette simplicité et cette liberté est d’ailleurs à la fois la plus grande force du cinéaste, ainsi que sa plus grande faiblesse. Car il est dans l’ADN même de sa démarche de ne s’inscrire que sur le mode mineur. En tournant le dos à l’hégémonie, il tourne le dos à sa grandeur et, habitués à celle-ci, on peut un peu trop facilement tomber dans le « à quoi bon ? ».
Peut-être que la plus grande vérité dans les clichés autour du cinéaste réside dans le rapport étrange et artificiel qu’entretien un certain public – ressemblant à bien des égards à des personnages très hongiens – avec ce cinéma. On espère cependant que la distinction bourdieusienne à de beaux jours devant elle, que l’on puisse profiter de ce genre de films un peu plus longtemps dans les salles obscures.

Thibaut Das Neves.
Le Jour de son retour de Hong Sang-soo. Corée-du-Sud. 2026. En salles le 15/10/2026.




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