Avec Sex & Fury de Suzuki Norifumi en édition Blu-ray, Le Chat qui fume place sur nos étals une version tant attendue en haute définition de l’un des plus grands fleurons du cinéma d’exploitation japonais, à la croisée du pinku, du yakuza eiga et du chanbara.

En 1886, durant l’ère Meiji, la jeune Kyoko voit son père, un détective, assassiné sous ses yeux par trois hommes. En mourant, il serre dans sa main trois cartes tachées de sang représentant un sanglier, un cerf et un papillon. Ces symboles constituent les seuls indices pour identifier les meurtriers. Marquée par le drame, Kyoko garde ces cartes comme la clé de sa future vengeance.
À l’origine, Sex & Fury est un court manga imaginé par l’auteur prolifique Taro Bonten. Cet artiste, qui s’est illustré dans des domaines très divers, aussi bien dans le gekiga (bande dessinée dramatique pour adulte) que le shojo manga, la chanson folk et, surtout, l’art du tatouage, a longtemps fréquenté les yakuzas qui lui ont commandé des décennies durant des dessins à graver sur leurs peaux. C’est ce qu’a retenu Suzuki Norifumi dans cette production Toei : bien que Kyoko ne soit pas une yakuza à proprement parler, seulement une pickpocket, ses tatouages, son goût du jeu et les mauvaises rencontres qu’elle fait dans le récit sont des dimensions correspondant aux codes des films de yakuzas. Par ailleurs, animée d’un sens de la justice à sa manière, elle punit les bad guys avec son sabre de la même façon qu’un Zatoichi. Malgré tout, cet aspect yakuzaesque du film s’écrase sous deux autres attributs, bien plus importants.

D’une part, Sex & Fury est un film de la jouissance pour un spectateur en quête de sensations fortes au cinéma, si bien que la nudité des femmes – y compris de son héroïne incarnée par Ike Reiko – est largement de mise, et est couplée avec un plaisir de voir des arts martiaux et des combats au sabre où les corps et les membres arrachés pleuvent. Notons que Suzuki s’autorise à mélanger les deux registres, la première échauffourée que mène que Kyoko étant pour elle en intégrale nudité, avec le sang giclant de ses adversaires qui vient briser le blanc uni de la neige se déposant au sol. C’est avec ce genre de production qu’on parle du courant pinky violence, qui mélange sexe et violence dans l’industrie japonaise des années 1970, décennie durant laquelle le genre érotique règne en maître.
D’autre part, si cette tension sexuelle et de violence cathartique fonctionne particulièrement bien, c’est car elle s’adosse à un scénario de vengeance, une histoire qui semble reprise et adaptée non officiellement non pas du manga Sex & Fury (il reste peu de chose de l’intrigue d’origine en consultant l’anthologie consacrée au mangaka parue chez Le Lézard Noir en France) mais plutôt du manga Lady Snowblood de Koike Kazuo et Kamimura Kazuo. Dans ce manga majeur – dont on dira que les deux films officiellement adaptés avec Kaji Meiko sont bien sages par rapport au matériau d’origine – il est question d’une femme qui cherche à venger sa famille massacrée, en assassinant un par un les coupables. C’est exactement le scénario du Sex & Fury de Suzuki, puisque Kyoko cherche à venger son père en retrouvant les criminels avec de maigres indices et étant, auparavant, devenue une fine lame. Le manga en trois tomes est plus dense, mais on n’y perd pas aux changes en un film de même pas une heure trente, la narration étant incisive à l’abord des scènes d’action et de tension dramatique. Quelques légères longueurs existent dans les parties les plus écrites du film, au milieu, mais dans l’ensemble, l’énergie dégagée par cette production Toei est redoutable.

Notons l’incursion dans l’intrigue d’une actrice européenne, la suédoise Christina Lindberg, qui réalisa nombre de films érotiques dans les 1970 et notamment deux pour la Toei au Japon. Ici, elle campe une agente britannique infiltrée dans le milieu plus ou moins légal des affaires de ce Japon de l’ère Meiji, dans le but de retrouver un anarchiste japonais qu’elle aime – un love interest masculin qui a aussi les faveurs de l’héroïne. Une rivalité et un respect s’installe entre les deux femmes, mais l’écriture de ce pan du film se révèle un peu faible et consistait surtout à greffer à l’histoire un rôle pour Christina Lindberg, alors que le Japon commençait à se passionner pour le cinéma érotique de Suède.
Tous ces éléments de films bis s’alimentent les uns les autres, et si on l’ajoute la patine de la pellicule des années 1970, on obtient un film d’action japonais piquant et généreux. Notons aussi que la manière dont est vêtue et se tient Ike Reiko, qu’elle soit en partie dénudée ou non, lui confère un charisme de guerrière au sabre digne des meilleurs fictions japonaises du genre. À cela, s’ajoute son regard perçant qui traverse l’écran et fusille ses adversaires, ce qui achève d’en faire une héroïne de film d’action des plus mémorables.
BONUS
Présentation du film par Clément Rauger (34 min). L’expert du cinéma japonais aborde tour à tour les grands ensembles qui caractérisent le film : le cinéma érotique de la Toei et son producteur visionnaire, la place singulière de Suzuki Norifumi dans l’industrie de l’époque et auprès des cinéphiles, la carrière d’Ike Reiko, qu’il estime être l’actrice la plus importante de l’époque au Japon. Clément Rauger achève son intervention par trois points des plus intéressants : à travers la présence de Christina Lindberg au casting, le goût du public japonais de l’époque pour les mœurs suédoises – et évoquant notamment la dizaine de productions érotiques de l’époque de la Nikkatsu tournées en Suède avec un casting suédois et post-synchronisées en japonais, ce qui n’est pas banal -; l’importance cachée du compositeur Araki Ichiro, qui était également un acteur et un agent de star (dont celui de… Ike Reiko) ; enfin, il évoque un texte du critique Hasumi Shigehiko, qui explique pourquoi les cinéphiles sont autant attachés à Suzuki Norifumi, qui pourtant est un cinéaste, pour le dire vite, qui « ne paie pas de mine », s’étant adonné au cinéma d’exploitation tels quels les majors les lui ont commandées.
Un livret de photos, mettant principalement en avant le charme des actrices dans le cadre du film.
Le film annonce d’époque.
Maxime Bauer.
Sex & Fury de Suzuki Norifumi. Japon. 1973. Disponible en Blu-ray chez Le Chat qui fume.




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