Pépite discrète du cinéma du Karnataka, le premier film de Girish Kasaravalli fait partie de ces œuvres déchirantes dont on ne se remet jamais complètement. Habile récit sur la violence des traditions et l’impossible rédemption féminine, Le Rituel est une des pierres fondatrices du cinéma parallèle kannada. Sauvé par la Film Heritage Foundation, le long-métrage sorti en 1977 est à retrouver dans le beau coffret Blu-ray de Carlotta Films, Nouvelle vague du cinéma indien.

Très peu du cinéma en langue kannada est arrivé jusqu’à nous. Ghatashraddha, ou Le Rituel, est l’un des premiers et l’un des seuls films ayant connu une carrière internationale. Plus récemment, c’est l’un des héritiers directs du néo-réalisme de Girish Kasaravalli, Natesh Hegde, qui a renoué avec le circuit des festivals français en présentant Pedro en 2021, ou encore Tiger’s Pond en 2025. Il y aurait pourtant beaucoup à apprendre de cette industrie audacieuse, qui réussit avec peu de moyens à produire des oeuvres aussi riches que sincères. Portée par plusieurs salves de jeunes réalisateurs talentueux, le cinéma parallèle du Karnataka réserve encore de belles surprises.
Girish Kasaravalli, lui, a seulement 27 ans quand il tourne Le Rituel. Tout juste diplômé du renommé Film and Television Institute of India, son projet est immédiatement accepté par un producteur. Adapté d’une nouvelle éponyme de U.R Ananthamurthy, un écrivain kannada très respecté, Ghatashraddha est filmé avec tout juste 200 000 roupies, soit à peine 2000 euros. Comme c’était la mode à l’époque dans le cinéma parallèle indien, il n’engage qu’une comédienne issue du théâtre, et choisit de ne s’entourer que d’amateurs ou débutants. Confronté aux réticences religieuses de plusieurs villageois, Kasaravalli finit par opter pour sa propre maison natale comme lieu de tournage principal.
Le cœur du film porte en effet sur un sujet qui fut longtemps sensible au sein de la société indienne : le statut des veuves, et le repli social à laquelle la mort de leur mari les soumettait. Et gare à celles qui ne respectaient pas la tradition. C’est ce qui va tragiquement arriver à Yamuna (Meena Kuttappa), fille d’un brahmane et directeur d’école védique estimé. Nous sommes au début du XXe siècle, les portraits des souverains britanniques trônent encore dans les salles de classe. C’est déjà enceinte hors mariage du maître d’école local qu’on découvre la très jeune veuve, le regard empli de désespoir et de fatigue. Une bonne femme dont on pressent les mauvaises intentions interroge un étudiant védique : où est-elle passée ? Est-elle malade ? À la fois consciente et dans le déni de sa situation, Yamuna s’enferme dans la maison-école et refuse farouchement toute visite extérieure. Elle s’attache envers et contre tout à un enfant, Nani (Ajith Kumar), un petit garçon peureux mais altruiste tout juste placé par son père. Lorsque la vérité éclate, l’étrange couple formé par ces deux êtres doit lutter contre la violence d’une petite société patriarcale hypocrite et intolérante.

Du point de vue de Nani, Le Rituel est un récit d’apprentissage cruel mais particulièrement efficace. Se réappropriant le topos de l’enfant innocent confronté pour la première fois aux injustices du monde, Girish Kasaravalli refuse à son personnage l’excuse de la jeunesse pour n’en faire qu’un petit héros pur ou impuissant. C’est au contraire avec une grande adresse qu’il construit l’évolution de ses codes moraux et sa conception du bien et du mal. D’abord cible du harcèlement des autres élèves, isolé, superstitieux, et réfugié dans les jupons de Yamuna, qui devient une seconde mère pour lui, Nani apprend à saisir et à faire face à la malhonnêteté croissante des adultes. Seule la parole de sa protectrice fait foi. Conscient progressivement de la condition de cette dernière, c’est par choix qu’il reste à ses côtés pour ne pas l’abandonner à la vindicte populaire. Dans un schéma gentiment œdipien, il s’attache à la jeune fille avec un mélange de crainte et d’amourachement, sans jugement ni jalousie. Privilégiant les longs plans sur ses yeux pénétrants, Kasaravalli fait de l’enfant, comme il est assez usuel, une boussole morale, mais une boussole déchirée entre un impossible détournement du regard et une mortification primaire face à la détresse humaine. Guidé par une éducation rigoureusement védique mais sensible, comme l’illustrera la dernière scène du film aux côtés de son père, Nani ne ressortira pas indemne de ces événements, et laissera, métaphoriquement et littéralement, son innocence derrière lui, au bout du chemin.

Construit en miroir avec Nani, le personnage de Yamuna est l’allégorie d’un martyr presque commun, une femme qui se retrouve comme tant d’autres réduites à rien par une micro-société conservatrice aux normes castéistes et misogynes. Elle n’est par ailleurs qu’un des quatre personnages féminins du film. Seules apparaissent à l’écran une villageoise à la langue de vipère qui révèle à tous le secret de Yamuna, puis une adolescente sans nom dont l’apparence et l’âge n’est révélée qu’à la fin du récit, fille d’un des importants brahmanes locaux qui cherche à tout prix à la marier pour s’en débarrasser. Le casting est complété par une avorteuse, dont la position n’est tolérée par les autres que parce qu’elle est chrétienne et donc plus ou moins à part du reste du village avec son mari.
Se soumettre aux lois et aux coutumes des hommes, ou être ostracisé à tout jamais de leur monde, voici donc selon Kasaravalli le seul choix qui semble offert aux femmes hindoues dans la ruralité indienne du début du XXe siècle. Marqué dans sa propre enfance par la vision de crânes tondus (symboles de l’exclusion), le réalisateur sait de quoi il parle. La mort symbolique des femmes par rituel d’excommunication, le Ghatashraddha (habituellement un rite funéraire accompli par les fils d’un défunt, mais plus rarement appliqué aux vivants) n’était malheureusement pas une condamnation isolée dans sa région.
Sublimé par une photographie très travaillée, Le Rituel fut un des derniers films kannada tourné en noir et blanc. Un choix naturel pour Kasaravalli, qui s’inscrit directement dans l’héritage néo-réaliste des cinéastes bengalis comme Satyajit Ray, dont l’influence est visuellement et narrativement indéniable. Nature, intérieurs et êtres sont filmés avec la même attention au détail, avec une constante recherche de la vérité en toutes choses. Les plans sont dépouillés, et l’émotion passe plus par les gestes que par les mots, le drame demeurant, jusqu’aux derniers plans, invisible et sournois. Grâce au travail de la FHF en Inde et de l’Immagine Ritrovata en Italie, les images ont pu retrouver leur ancienne splendeur, et connaissent aujourd’hui une seconde vie inespérée. D’abord projeté pour la première fois dans sa version restaurée à la Mostra de Venise en 2024, le chef d’œuvre du cinéma kannada est à présent à découvrir en blu-ray chez Carlotta Films.

Bonus
Entretien avec Girish Kasaravalli (15 mn) : après être revenu sur son parcours atypique, le réalisateur explique pourquoi il a choisi d’adapter Le Rituel au cinéma, mettant en avant la structure déjà parfaite de la nouvelle et son personnage féminin. Tourné avec seulement 200 000 roupies (soit un peu moins de 2000 euros), le film devient un succès critique et lance sa carrière. Les négatifs sont toutefois mal stockés et subissent des dommages irrémédiables. Ce n’est qu’avec le travail fastidieux de la Film Heritage Foundation, que les images sont sauvées et le son miraculeusement retrouvé….
Audrey Dugast.
Le Rituel de Girish Kasaravalli. Inde. 1977. Disponible en Blu-ray dans le coffret Nouvelle vague du cinéma indien édité par Carlotta Films.




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