Le jeune éditeur vidéo asianophile Roboto Films édite pour la première fois en Blu-ray deux pépites méconnues de la science-fiction japonaise, produites par le studio Daiei : L’Homme invisible apparaît (1949) d’Adachi Nobuo et L’Homme invisible contre la mouche humaine (1957) de Murayama Mitsuo. Preuves numéro 4 378 que l’Histoire du cinéma mondial, depuis la France, regorge encore de joyaux inexplorés.

L’homme invisible apparaît (tout un programme), premier des deux films du Blu-ray, commence – et se terminera – par ses mots : “Il n’y a pas de bien ou de mal dans la science mais celle-ci peut être utilisée à bon ou mauvais escient”. Par-delà ce mantra consubstantiel au genre même de la science-fiction (et qui en fait l’un des genres les plus politiques du cinéma), cette ouverture met l’adaptation nippone du classique de la littérature signé en 1897 par H.G. Wells sous le sceau d’une question capitale.
Interroger l’orientation morale de la science n’est pas anodin pour un pays meurtri, quatre ans plus tôt, par deux bombes atomiques. Si le film semble, comme l’évoque Fabien Mauro dans un commentaire, exempt de dimension politique, cette ouverture par l’interrogation détermine forcément la lecture historique du film.
Après et avant ce sérieux de pape, tout commence à Kobe, porté par une musique allègre signé Nishi Gorô (auteur de la B.O. de la première version de 43 de L’Homme au pousse-pousse). Après une traversée succincte de la petite vie provinciale (où se croisent, dans l’imaginaire cinéphile, les provinces de Wellman et celles de Naruse), on retrouve deux scientifiques qui se voient alors promettre un prix prestigieux et une femme en mariage de la part d’un vieux scientifique. Il n’en faut pas davantage pour que se lance alors une course à la technologie, motivée par l’appât du gain, rappelant (depuis le Japon de la fin des années 40) combien définitivement, comme on le sait depuis Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme« .
En faisant adapter le classique du fantastique occidental, 16 ans après la version de James Whale, la Daiei, comme tout le Japon, se met à l’heure des États-Unis. Par acculturation, le studio fait ainsi sien une légende moderne d’Hollywood. Malgré plusieurs particularités japonaises remarquables, dont la pièce de théâtre populaire jouée à la fin du premier tiers, on perçoit fortement dans la forme narrative, les transitions, les mouvements de caméra et, surtout, les éclairages en clair-obscur, l’influence de l’esthétique Universal sur la réalisation de Nobuo Adachi.
La scène où le corps devient invisible, filmé dans le miroir, évoque presque trait pour trait la manière des Universal Monsters, alors véritable parangon dans lequel la réalisation se greffe.
Là où cette version nippone se singularise, ce sont les effets spéciaux signés de l’immense Tsuburaya Eiji, réalisateur des effets spéciaux, cinq ans plus tard, en 1954, du Grondement de la montagne de Naruse (avec Hara Setsuko), des 7 Samouraïs de Kurosawa et, bien sûr, du Godzilla originel de Honda. Si le film suit une trame policière vaguement soutenue par des enjeux moraux et, pour qui connaît la version matricielle de la Universal, se contente souvent d’emprunter les rails tracés par James Whale, la qualité surprenante d’inventivité des FX est ce qui sort souvent le récit d’une certaine catatonie de série B. Ce plan en travelling avec une moto et un side-car qui roulent tout seuls, conduite par l’homme invisible, donne lieu a une séquence assez prodigieuse, absente de la version de Whale, bien plus sage à cet égard. Dans le registre des trouvailles formelles, les fondus enchaînés, qui jalonnent le montage, donnent également au film son souffle et, au détour de quelques instants, ses puissances d’épiphanie.

L’homme invisible et la mouche humaine (aussi, tout un programme) est la suite quasi-directe du premier, évoquant une figure provenant de Kobe, trois ans plus tôt. Bien que réalisé huit ans après le film d’Adachi, signé là par un autre auteur, Murayama Mitsuo, ce second opus disponible dans le Blu-ray a l’avantage de s’affranchir et du roman de Wells et du film de Whale pour explorer davantage la dimension morale du récit et, dans le même temps, accroître l’inventivité de la mise en scène. Dans ce souci plus marqué encore de la réalisation, la cinéaste accentue naturellement le périmètre du visible (dont cette scène de danse lascive dans le Club Asia, digne de celle avec Rita Hayworth dans Gilda). En contretype de cette exploration du visible, la dimension de l’invisible en ressort plus prégnante encore.
Ces êtres, dans le premier ou le second film, qui pensent que l’invisibilité va les rendre puissants finissent par mesurer la malédiction que ce pouvoir recèle, comme un pacte de Faust dont le venin se révèle en deux-temps.
À l’ère d’alors (le tout début de la seconde moitié du XXe siècle) où le cinéma, cet art qui a « offert le monde au monde”, en repoussant les frontières du visible, un polar qui présente l’invisibilité comme une malédiction est donc forcément un homélie pro domo. Mu par la pulsion scopique, faire un film qui détermine l’invisibilité comme l’incarnation du Mal ne peut, en négatif, que célébrer comme le Bien la vertu de rendre les choses visibles. Le cinéma, et c’est ce qui le distingue là de la télévision ou de la vidéo, ce qui en fait un art techniquement miraculeux, n’est lui-même qu’à condition d’explorer les champs marginalisés du visible.
Ainsi , la figure de l’homme invisible, sous ses divers occurrence (de James Whale à Verhoeven, en passant par Carpenter), a toujours offert une équation passionnante au cinéaste : donner à voir l’invisible par ses phénomènes. Autrement dit, en termes de cinéma, faire sentir dans le champ visible ce qui échappe à sa perception, insérer le hors-champ dans le champ même. Cette seconde déclinaison nippone, marquée davantage par l’esprit polar et employant plus fortement encore le motif du gros-plan, explore avec plus d’ingéniosité que la version de 49 cette énigme de l’invisibilité.

BONUS
Les deux films, sertis d’un beau menu Blu-ray, sont accompagnés de deux analyses respectives de 15 minutes par le spécialiste et essayiste du cinéma japonais Fabien Mauro, auteur Ishiro Honda : Humanisme Monstre (Éditions Rouge Profond, 2018) et Kaiju, Envahisseurs et Apocalypse (Aardvark Editions, 2020).
Dans un discours d’universitaire qui donne du crédit à ses propos, ponctué par un enthousiasme sensible, il remet chacun des deux films en contexte, à l’égard de l’inféodation des deux productions à la Universal Monster, de la dynamique industriel d’alors du studio de la Daiei et de l’essor sans retour de la science-fiction japonais courant des années 50.
Avec un savoir communicatif, il réussit également à égrainer, sans fatuité, les noms des principaux collaborateurs et de la place que chacun des deux films occupent dans leur propre filmographie, tel le scénariste du deuxième opus, Takayawa Hajime, auteur du scénario d’Histoire d’une prostituée de Suzuki. Les amateurs, clients principaux d’un éditeur comme Roboto Films, apprécieront.
Flavien Poncet.
L’Homme invisible apparaît de Adachi Nobuo etL’Homme invisible contre la mouche humaine de Murayama Mitsuo. Japon. 1949-1958. En Blu-ray chez Roboto Films en juillet 2026.




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