EN SALLES – Sous le ciel de Kyoto d’Ohku Akiko

Posté le 22 juillet 2026 par

Quelques années après nous avoir permis de découvrir Ohku Akiko avec Tempura, Arthouse nous propose de retrouver son univers doux amer avec Sous le ciel de Kyoto. Commençant comme une jolie et inoffensive comédie romantique un peu fantaisiste, le film révèle progressivement sous la fausse superficialité de sa forme ses vraies profondeurs et toute sa force affective, sans se départir de son ton particulier.

Toru, un jeune homme renfermé sur lui-même, vivant protégé sous son parapluie par tous les temps, rencontre à l’université une femme étrange appelée Hana, vivant à l’abri de son chignon. Progressivement, leurs névroses vont se croiser  et s’apprivoiser, jusqu’à ce qu’arrive quelque chose que lui ne sait pas expliquer. Pendant ce temps, il ne sait pas voir ni entendre une jeune fille qui l’aime à son travail à temps partiel dans un sento, des bains publics, ni la sincérité de son excentrique seul ami. Tout le début du film est dédié à nous présenter ces personnages de la façon la plus charmante possible, le héros sans doute pas tout à fait neurotypique et plein de complexes mais bel homme et sympathique, l’héroïne blessée mais qui se laisse apprivoiser et qui révèle progressivement ses propres excentricités, le meilleur ami vivent sans complexes libéré du regard d’autrui (de son accent à ses goûts vestimentaires) et Sacchan, la jeune collègue musicienne pleine de joie de vivre et d’énergie, alors que l’homme qu’elle aime semble ne pas vraiment reconnaître son existence.  Les acteurs sont tous parfait dans leur rôles :  Hagiwara Riku, dans le rôle principal de Toru est un acteur moins connu chez nous mais Kawai Yuumi (Hana) est déjà bien connue des cinéphiles français (A Man, Ann, Renoir, Bad Summer, Desert of Namibia, elle a même été invitée en France par Kinotayo en 2024), Kurosaki Kodai , l’ami, a été vu dans Des Fleurs pour Tokyo ou Soudain et Sacchan  est incarnée par Ito Aoi aperçue entre autre dans le thriller Missing et découverte enfant dans le légendaire Sadako 3D 2.

Le film joue beaucoup sur son atmosphère, créant une bulle autour de ses personnages, soit seuls soit par paires. Les plans travaillent sut l’iconisation des silhouettes, notamment sur le parapluie du héros  ou la coiffure paratonnerre de l’héroïne ou l’isolement géographique dans le cadre. Que ce soit la musique ou la photographie, la présentation dégage au départ quelque chose d’un peu étrange et insouciant qui marche très bien dans la construction rapide du couple principal. Seulement, dès le début, certains éléments grincent volontairement : le héros, tout pris dans le tunnel de sa passion, n’écoute pas les signes autour de lui, il n’écoute vraiment ni son seul ami ni Sacchan, sa gentillesse de façade étant aussi très autocentrée. Et ce qui est un défaut un peu agaçant en temps normal peut se révéler destructeur en temps de crise. Le film travaille la question de la transmission de ses sentiments à autrui, ce qui lui permet de mettre vraiment ses acteurs en avant : quand est-ce qu’on en fait trop et qu’on devient envahissant, quand est-ce qu’on reste trop dans la réserve et qu’on n’est pas entendu, quand est-ce que notre masque social fantasque fait qu’on ne nous croît pas.

Comme souvent, le titre français est assez différent du titre japonais 今日の空が一番好き、とまだ言えない僕は (approximativement « Moi, je ne peux toujours pas dire que le ciel d’aujourd’hui est mon préféré ») qui s’inscrit dans la mode des titres longs et poétiques de ces dernières années. Il s’agit d’une citation d’un dialogue qui connaît plusieurs variantes, changeant de sens au fur et à mesure que l’on découvre les vrais enjeux du film. Plus frontal, le titre international est She Taught Me Serendipity (« Elle m’a appris la sérendipité », le hasard révélateur) : en effet le concept de sérendipité est fréquemment convoqué dans le film, avec les rencontres imprévues, les proximités ignorées, le nom et les interventions du chien, ou même l’enchaînement des événements eux-mêmes. Et en même temps, la réalisatrice joue sur l’idée qu’il ne faut pas non plus dresser des liens arbitraires entre les accidents de la vie, qu’il ne faut pas passer d’une vision poétique du monde à une vision fataliste.

Dans ce paragraphe, il est nécessaire de parler de certains éléments propre à la deuxième partie du film, attention pour qui ne voudrait pas être divulgaché. Quand le récit prend son rythme de croisière, il va être touché par plusieurs mutations : d’abord la scène de de déclaration de Sacchan, avec un monologue jouant sur les distances et la présence presque spectrale, sous la pluie, de Ito Aoi puis l’évaporation de Hana et sa double élucidation (d’abord fantasmée puis réelle à la fin du film), culminant dans une autre scène de confession, solaire marquée par les gros plans et l’intimité. Le film semble au départ élaborer un discours sur le deuil d’une relation asymétrique mais il révèle bientôt qu’il ne s’agit pas que de cette forme d’acceptation de l’inévitable, qu’il s’agit de toutes les formes d’impression de gâchis, malgré lesquels il faut vivre. Le mystère du vieil homme du café, qui utilise la complexité comme leurre pour échapper à la douleur du souvenir de sa femme, associée à l’un des plats, joue sur cette idée de dépassement. Le parapluie non rendu qui pèse sur toute une partie du film est un autre objet qui tourne autour de ce « destin » qu’on s’imagine. Le drame ne vient pas de grandes actions ou de malveillances, mais de l’inattention, d’une personne ou d’un conducteur. Si le protagoniste s’était simplement intéressé à qui était Sacchan, beaucoup de choses auraient été différentes. La découverte de la rivale, mais sans doute aussi de son identité, vient du fait que Toru se soit plié à un conseil de lecture, alors qu’il n’écoutera la chanson qui rythme la vie de Sacchan qu’une fois que cela n’aura plus de de sens pour elle. La scène de colère du patron du sento est l’une des belles scènes du film, le drame de chacun est personnel, vouloir se lire comme figure centrale de celui d’autrui est indigne, surtout sans s’être intéressé à ce qui s’est passé. A partir du moment où Sacchan, puis Hana, sortent du récit, le film gagne en puissance émotionnelle, la noirceur du personnage se fait jour en même temps que sa perte de repère et même son aveuglement lors d’une scène explicitée plus tard. La résolution est douce amère, elle entraîne une relecture de beaucoup de scènes et doit beaucoup à la qualité d’actrice de Kawai Yumi, dans une forme de restreinte triste différente de celle de Ito Aoi.

Sous ses airs de bluette fantaisiste, le film, comme le faisait d’ailleurs aussi Tempura, n’hésite pas à traiter de la complexité de ses personnages, de leurs contradictions, de leur brutalité et de leurs blessures. À la fois drôle, poétique et vraiment émouvante, c’est une œuvre vraiment intéressante, pas roborative mais profondément humaine, sans réponses magiques à la violence aléatoire du monde mais ode à la beauté des petites choses.

Florent Dichy.

Sous le ciel de Kyoto d’Ohku Akiko. Japon. 2025. En salles le 22/07/2026.