Ce mercredi 8 juillet, Damned Distribution choisit de nous faire découvrir un film véritablement atypique, The Fin (« L’aileron ») du coréen Park Syeyoung. Des les premières images, on est confronté à une évidence, il ne s’agit pas d’un simple film de science-fiction mais d’un film d’auteur à l’esthétique très travaillée, descendant d’œuvres comme La Jetée de Chris Marker.
Dans le future d’une Corée réunifiée mais enfermée derrière un mur, la paix s’est faite au prix d’une paranoïa contre des mutants, indispensables à l’extérieur mais pourchassés à l’intérieur. Il en résulte un film poétique, souvent contemplatif et peuplé de jeux de miroirs et de distorsions.
Si on doit résumer l’intrigue du film, on suit d’un côté la formation d’une jeune fille qui s’apprête à chasser les mutants et de l’autre une jeune fille qui travaille dans un magasin de pêche qui semble liée à l’intrusion d’un mutant dans la cité. Mais ce n’est vraiment pas un film à suspense ou d’aventure dans le sens classique du terme. Le long-métrage a beau être court, il est parcouru de moments de flottement volontaires, d’étranges décrochages qui nous poussent à nous immerger dans son imagerie et sa rêverie plutôt que dans le récit à proprement parler. Esthétiquement, il est aussi économiquement pauvre que riche dans ses ambitions. Que ce soit volontaire ou non, on peut établir une parenté avec les films en prise de vue réelles d’Oshii Mamoru, mélangeant eux aussi influences expérimentales et film de genre, en particulier dans leur étalonnage. Ici, ce qui frappe dès le départ est l’utilisation des couleurs artificielles, sous un soleil rouge, avec des personnages vêtus de jaune. Les décors ne sont pas exubérants mais le travail sur l’image crée quelque chose de nouveau, avec un jeu sur les contraintes qui n’est pas sans rappeler Le Bunker de la dernière rafale de Jeunet et Caro ou d’autres productions inspirées des contes moraux de Métal Hurlant. Des lieux qui pourraient être familiers deviennent inquiétants ou tout du moins étranges. Mais quand on l’interroge sur ses influences, le réalisateur revendique son goût pour Hou Hsiao-hsien, Tsai Ming-liang, Edward Yang ou même Rivette, qui se manifestent dans le travail sur le rythme, la place accordée aux silences et aux non-dits et la dimension très cérébrale de l’œuvre. C’est un film de genre mais c’est aussi un film d’auteur, au risque de braquer les snobs des deux bords.

Mais il ne s’agit pas d’un film froid, bien au contraire ; ce qui intéresse Park Syeyoung, ce sont les éléments concrets, précis, que ce soit dans la caractérisation des personnages (le trio Yeon Yeji, Kim Pureum et Goh-Woo porte véritablement le film, par leurs regards les uns sur les autres mais aussi par leurs interactions avec l’environnement) et ce que le film essaie de dire sur le monde. On est parfois assez proche de l’épure d’un Lav Diaz, mais dans une version colorée. Le monde présenté n’est pas très optimiste, on y découvre une Corée réunifiée mais dictatoriale, une terre réunie mais privée de sa mer et de son identité de presqu’île, avec des visages sales et des récits de pèches réduits à des jeux d’intérieurs – le cadre de cette Corée futuriste est finalement assez peu développé, mais chacune de ses idées semble un écho à quelque chose de concret, la fable semble profondément consciente de son contexte. Pourtant, les corps refusent la mort, la musique refuse le caractère morne du monde et lors d’un regard, on peut se confondre avec la personne qu’on croyait son opposée. Il y a un rapport très concret, voire organique à ce qui est montré ; l’aileron, McGuffin mutant qui parcourt le récit, semble sorti d’un film de Cronenberg, mi-morceau de chair mi-objet d’art abstrait.

Comme tout récit de paranoïa, la mise en scène joue beaucoup sur les regards, sur la façon dont les personnages essaient de lire le monde en fonction du discours qu’on leur a tenu. Ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard si le montage joue par moment à nous perdre un instant sur le regard de laquelle des deux filles on est en train de suivre ; dans d’autres circonstances, elles pourraient se ressembler et leur dernier échange de regard n’en est que plus absurdement tragique. C’est un film court (moins d’une heure et demie), marqué par des moments flottants, mais chaque geste, chaque mouvement semble avoir un poids. C’est un objet étrange qui ne plaira pas à tout le monde, avec une genèse compliquée (une idée héritée d’un court-métrage, un tournage à budget très limité partiellement en période de Covid, partiellement retourné au fil de l’évolution du projet) mais une identité très affirmée, dans une tradition du film de genre poétique qu’on voit moins de nos jours. C’est véritablement une expérience qui se ressent plus qu’elle se décrit, qui ne peut qu’être magnifiée par la salle. On ne peut qu’être curieux devant une telle ambition et un tel mélange d’influences au service d’un projet singulier, et on peut souhaiter que si le film trouve son public, nous puissions découvrir le reste de l’œuvre de son auteur (notamment son premier long The Fifth Thoracic Verterbra). C’est en tout cas un des choix de distribution les plus audacieux et surprenants de ce début d’été, et il mérite de trouver son public.
Florent Dichy.
The Fin de Park Syeyoung. Corée du Sud. 2026. En salles le 08/07/2026.




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