VIDEO – Une Balle dans la tête de John Woo

Posté le 5 juin 2026 par

Ce mois de juin, Metropolitan Films continue son exploration du cinéma de John Woo avec Une Balle dans la tête, opus de 1990 avec Tony Leung, particulièrement prisé des amateurs du cinéaste, avec un très riche coffret collector concocté par les équipes de HK Vidéo et une magnifique copie 4K.

Dans le Hong Kong de la fin des années 60, alors que l’agitation politique y est exacerbée, un groupe d’amis mêle vie quotidienne et rivalités de gang. Le jour du mariage de l’un d’entre eux, une altercation tourne mal, ce qui les oblige à partir pour le Vietnam où ils comptent faire fortune. Seulement, le pays se trouve en pleine guerre et rien ne se passe comme prévu.

Le film a une histoire un peu particulière : Woo l’avait imaginé comme un épisode d’analepse aux deux premiers Syndicat du crime, mais la dispute avec son producteur Tsui Hark lors du tournage du second opus l’a obligé à en faire une œuvre indépendante, dont la sortie s’est retrouvée en concurrence avec Le Syndicat du crime 3 : Love & Death in Saigon, le film de Tsui Hark remplaçant son projet initial, lui aussi situé au Vietnam. Finalement, la situation de production est ironiquement un peu un miroir des thématiques du film, avec les relations personnelles détruites par l’ambition et l’appât du gain. Si le film de Woo n’a pas particulièrement bien marché en salles lors de sa sortie, il a été encensé par la profession et s’est construit une légende particulière dans l’œuvre de son auteur, moins directement satisfaisant que Hard Boiled et The Killer, ou moins influent que Le Syndicat du crime, mais un des grands films des inquiétudes précédent la rétrocession.

En terme d’ampleur, c’est un film particulièrement ambitieux. Ce n’est pas un simple film policier ou de vengeance, c’est un film qui assume une portée politique, d’abord avec les tensions internes de la colonie qu’est Hong Kong en 1967 mais aussi avec le tournant de la fameuse séquence qui aboutit à la scène éponyme de la première balle dans la tête (prolepse de la seconde encore plus dévastatrice), et l’arrière plan du Vietnam. Il n’est pas seulement question de scènes d’actions entre gangs rivaux ou malfrats et policiers mais de violente répression militaire que Woo entendait clairement comme des échos aux événements de la place Tiananmen (il a réécrit le scénario en fonction de ces événements) et de la folie de la guerre. Le titre cantonais, 喋血街頭, signifie littéralement « effusions de sang en pleine rue », et traduit bien le traumatisme que ces scènes cherchent à réactiver. En cours de déroulé, le récit passe aussi du film d’aventure au film de guerre, la quête de l’or menant finalement à une descente aux enfers, que Woo compare à Apocalypse Now et à Voyage au bout de l’enfer, et il y a un soin tout particulier apporté à la façon dont les personnages se brisent au fur et à mesure des péripétie, à la manière dont leur amitié est gangrenée par ce qui leur arrive. Les scènes d’actions sont bien sûr brillantes, mais elles sont aussi l’occasion d’un véritable développement du propos poétique du film (jusqu’à l’incroyable dernière scène, et ses conflits ramenés à un apocalyptique monde théâtral).

Comme souvent chez John Woo, le film possède une véritable dimension musicale en superposant des scènes d’actions sur des musiques joyeuses pour créer des effets de contrastes ou jouer sur l’inconscience des personnages, mais en proposant également de belles compositions mélancoliques soulignant la vanité des destins des héros. Ces choix musicaux apportent une tonalité toute particulière à l’œuvre, singulièrement sombre et triste (on y entend même plusieurs fois Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma, la chanson emblématique des Portes de la Nuit, autre chef-d’œuvre désespéré). La bande-originale de James Wong et Roméo Diaz fait à nouveau des miracles, accompagnant parfaitement le lyrisme sombre de Woo.

Les personnages ne sont pas forcément toujours très développés, ils sont avant tout des caractères tragiques, portés à leur propre destruction. Les personnages féminins sont comme souvent chez John Woo un peu trop secondaires pour les goûts modernes, mais elles portent aussi une forte dimension tragique, avec quelques belles scènes, fragments d’innocence meurtries et souillées dans le tourbillon de la violence masculine. Le personnage point de vue incarné par Tony Leung est remarquablement servi par sa palette de jeu qui a ici toute latitude de s’exprimer. Si l’accent français de Simon Yam peut paraître un peu étrange, dans l’ensemble tout le casting est impressionnant, entre l’effondrement de Jacky Cheung, dans le rôle du malheureux jouet du destin, et la transformation de Waise Lee, passant par des états très différents au cours du récit.

C’est l’un des films le plus sombres mais aussi les plus beaux de son auteur, un long voyage au fond du désespoir, un film sur l’absurdité de la guerre et de la violence, la frontière entre l’humain et le monstre et la douleur de l’amitié déçue. À la fois très spectaculaire et profondément touchant, rempli d’images mémorables, il s’agit d’une œuvre qui mérite d’être redécouverte sur grand écran pour profiter de toute son ampleur. C’est un récit qui sait mêler la dimension personnelle à l’arrière-plan de la grande histoire, et dont la dernière partie est portée par une métaphore particulièrement forte.

Édition Vidéo :

Le film est présenté dans une très belle version HDR Dolby Vision avec des couleurs très bien rendues qui permettent d’apprécier les choix photographiques du film, avec des images parfois très nettes et parfois plus douces, presque oniriques. La bande son est proposée en 2.0 et 5.1 que ce soit en cantonais ou en français, dans des pistes DTS HD-MA.

Le film est disponible sur l’UHD et sur le Blu-ray mais le coffret propose aussi un troisième disque entièrement dédié aux bonus (certains sont en doublons sur plusieurs disques)

On retrouve les maintenant traditionnels HK Revisited avec l’équipe de HK Vidéo pris dans une discussion face à leur rapport au film, confrontant leurs points de vue et leurs interprétations quant à ce projet atypique, ainsi que Hong Kong Confidential de Grady Hendrix qui présente la genèse du film avec son énergie habituel.

Mais l’interactivité ne s’arrête pas là, on trouve aussi la fin initialement montrée à Hong Kong, beaucoup plus abrupte (le film était considéré comme trop long pour sa date de sortie, cette fin était un compromis pour éviter que les salles n’accélèrent le film pour le faire tenir en 1h50) mais aussi un deuxième montage du film, mélangeant la restauration et des scènes retrouvées dans une copie « Midnight screening » avec de nombreux détails un peu différents mais surtout la transformation complète d’une scène où les protagonistes sont contraints de boire de l’urine, scène évoquée dans le premier Syndicat du Crime, rappelant le lien profond entre les deux projets.

Le commentaire audio de l’historien Frank Djeng apporte également beaucoup d’informations sur le contexte et les références du film, mais malheureusement en anglais sans proposer de sous-titre, ce qui limite l’accès de ce bonus.

En outre, le coffret contient aussi plusieurs heures d’interviews, tournées pour cette édition ou d’archive, avec Woo, son monteur, sa productrice, son scénariste, plusieurs acteurs, un autre historien… S’il ne manquait pas la présence de Tony Leung (très présent cependant dans les discours), on ne pourrait raisonnablement demander plus. On peut constater l’évolution du discours de certains intervenants avec le recul et recomposer l’odyssée de ce film tellement personnel pour Woo ; il y fait référence à son expérience de danseur (le personnage de Tony Leung est basé sur lui-même),  ses souvenirs d’enfance, et même son sentiment de trahison amicale avec Tsui Hark. En croisant les différents bonus, on obtient une idée assez claire non seulement de l’histoire du tournage et des méthodes du réalisateur mais aussi de son rapport compliqué à l’histoire de la Chine et de Hong Kong et au rôle de l’Amérique en Asie (un des bonus passe bizarrement une partie de son temps sur Windtalkers et le rapport un peu étrange de John Woo aux Amérindiens).

Bien sûr, on trouve aussi la classique galerie d’images et la bande annonce, mais aussi 5 photos physiquement présentes dans le coffret, une affiche et un livret contenant des images du tournage, un extrait de l’introduction de Woo pour le film au Festival Lumière, un essai instructif de Nicolas Rioult, une comparaison des affiches et des détails sur la restauration.

En somme, c’est vraiment un coffret remarquable qui fait la synthèse des différentes éditions du films sorties dans le monde.

Florent Dichy.

Une Balle dans la tête de John Woo. Hong Kong. 1990. Disponible en coffret collector Metropolitan Films dans la collection HK Vidéo le 15/05/2026.