Mary Stephen - Palimpseste : l'histoire d'un nom

ARTE.TV – Palimpseste : l’histoire d’un nom de Mary Stephen

Posté le 1 juin 2026 par

Pourquoi une monteuse hongkongaise porte-t-elle un patronyme anglais ? Avec Palimpseste : l’histoire d’un nom, Mary Stephen transforme cette question intime en une enquête familiale, entre Hong Kong, la Chine, l’Australie et l’Europe. À partir d’archives, de carnets autobiographiques et de films familiaux, le documentaire brouille les frontières entre mémoire, fiction et vérité. Il est actuellement à retrouver sur Arte.TV.

La monteuse et réalisatrice Mary Stephen, née à Hong Kong dans une famille chinoise, enquête sur les origines mystérieuses de son patronyme anglais. Comment et pourquoi ses parents, nés Chan Tik-Fong et Yick Chuk-Kwan, sont-ils devenus Henry et Hilda Stephen ? Une stratégie pour mieux s’intégrer à la société britannique au pouvoir à Hong Kong ? L’hommage à une rencontre avec Julian Bell, le neveu de Virginia Woolf, née Stephen ? Ou est-ce le nom originel de son père qui, selon ses écrits, serait né en Australie dans une famille aborigène ? Pour mener son enquête, la réalisatrice voyage dans l’espace (Hong Kong, Wuhan, Nankin, Australie, Canada, France) et le temps, des années 1930 à aujourd’hui. 

Mary Stephen est une monteuse et réalisatrice canadienne résidant en France, originaire de Hong Kong, connue pour avoir monté 10 films d’Éric Rohmer, de 1980 à 2007, mais aussi des films de fiction et documentaires chinois : ainsi Blind Mountain de Li Yang, The Golden Era d’Ann Hui, 1428 de Du Haibin ou Back to the Border de Zhao Liang. Dès le début de sa carrière, elle est confrontée à l’étonnement des personnes qui, voyant le nom de Mary Stephen, ne s’imaginaient pas rencontrer une personne d’origine asiatique. Y compris lors de la présentation de films d’Éric Rohmer en Chine. 

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Écriture de soi

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L’écriture de soi, extrêmement féconde depuis les années 1970, que ce soit par la littérature, la photographie ou le cinéma, a quelque chose d’effrayant. Solution de facilité pour les personnes qui n’ont rien à dire, on assiste souvent à un déballage impudique et une auto-complaisance puérile à prendre son nombril pour le maelström du monde. Les premières minutes de Palimpseste nous rassurent sur l’intention de Mary Stephen, où la petite histoire rencontre la grande (avec une hache) et où la vérité se brouille rapidement avec le fantasme et la fiction. On baigne ici dans cette tendance apparue dans les années 1970 qu’est l’autofiction, inventée et mise en pratique par Serge Doubrovsky dans son livre Fils, et qui a fait florès depuis, pour le meilleur et le pire : de la trilogie Romanesques d’Alain Robbe-Grillet aux écrits de Christine Angot. L’autofiction s’est rapidement répandue dans d’autres arts. Dans la musique, on peut citer l’egotrip et ses chroniques mythomanes héroïco-burlesques à la Don Quichotte, qui ont façonné tout un pan du rap. Dans le cinéma, nous viennent à l’esprit les documentaires comme Rolling Thunder Revue: a Bob Dylan Story de Martin Scorsese ou, plus récemment, Pavements d’Alex Ross Perry, truffés de mensonges. Des  manipulations ludiques gentiment perverses. Une mystification. Cette mystification propre aux fictions qui façonnent notre existence : textes religieux, théories économiques et politiques, ou « romans » nationaux. Et donc les histoires familiales. 

Mary Stephen - Palimpseste : l'histoire d'un nomDans Palimpseste, l’écriture et la mise en scène de soi sont essentielles : Mary Stephen appuie son enquête sur des documents réels : des photos, des coupures de journal, les 50 carnets écrits par ses parents pour établir une vision figée de leur passé familial et raconter leur vie quotidienne, les films 8 mm tournés entre 1949 et 1967 et immortalisant les sorties au cinéma et à la plage ou les fêtes organisées à la maison, ou la correspondance entre Julian Bell et Virginia Woolf

La vie est un roman. C’est le roman écrit par les parents dans leurs 50 carnets autobiographiques, notamment les premiers qui s’attachent à raconter la vie des aïeux du père : une famille aborigène d’Australie. Mais peut-on croire cette histoire ? Roman toujours quand Mary Stephen examine les liens entre sa mère, poétesse dans les années 1930, l’écrivaine Ling Shuhua (surnommée la « Katherine Mansfield de Chine ») et Julian Bell.

La vie est un film de cinéma. Ce sont les films familiaux tournés par le père montrant la vie prospère de notables dans le Hong Kong des années 50 et 60, fascinés par le mode de vie britannique : vêtements occidentaux, garden parties, rencontres avec des marchands influents, célébration de Noël (mais pas des fêtes chinoises) et sorties au cinéma (pour voir uniquement les productions hollywoodiennes, pas les films cantonais). Pour citer la fameuse citation tronquée qui ouvre Le Mépris de Jean-Luc Godard, « le cinéma, disait André Bazin, substitue à nos regards un monde qui s’accorde à nos désirs. » Et ici, un désir absolu de faire partie de la bonne société britannique et de rompre avec les traditions chinoises. Et, dans Palimpseste, le désir de privilégier une vision très « aventureuse » et romantique de l’histoire du nom Stephen. Les récits dont nous héritons façonnent notre identité.

Palimpseste : l’histoire d’un nom de Mary Stephen. France, Hong Kong, Taïwan. 2025. Disponible sur Arte.tv jusqu’au 10/12/2026.