Cannes 2026 – 9 Temples to Heaven de Sompot Chidgasornpongse

Posté le 28 mai 2026 par

Au cœur de la Thaïlande bouddhiste, Sompot Chidgasornpongse puise dans ses propres souvenirs pour mettre en scène le périple d’une famille en quête de bon karma pour leur aïeule mourante. Le film, efficace malgré quelques longueurs, était présenté à la Quinzaine des Cinéastes de Cannes

Assemblage de fleurs, alignement de chaises en plastique, texte énumérant tous les noms des descendants d’une vieille dame… Pas de doutes, des funérailles se préparent. Tous les noms cités constituent une parfaite scène d’exposition à ce qui va suivre et font naître un petit jeu de “qui est qui” dans les premières minutes du long-métrage. L’introduction est en effet brève. Nous sommes à présent dans un autre temple, en compagnie de la fameuse famille, grand-mère encore vivante comprise (Amara Ramnarong). Tous sont assis dans l’attente d’un dernier petit-fils en retard et peu intéressé par la spiritualité. Il arrive, nonchalant, accompagné d’une petite-amie plus sérieuse. La cérémonie peut commencer. Menée par un moine bouddhiste (croyance la plus partagée en Thaïlande), elle vise à accorder des “mérites” à la vieille femme pour la protéger de la mort. Et il n’en faudra pas moins de neuf, de cérémonies et donc de temples, pour que rien de mal ne lui arrive selon le rêve prémonitoire qu’aurait fait le patron d’un de ses fils. 

Sur la base d’une forte superstition, tous embarquent donc pour un road-trip d’une journée à bord d’une camionnette louée et d’une voiture familiale. Au complet, ils sont d’ailleurs également neuf, chiffre particulièrement apprécié par les Thaïlandais pour sa symbolique royale et littéraire. D’étape en étape cependant, la grand-mère, qui n’a clairement pas choisi d’être là, se fatigue. Pour celle qui avoue préférer rester toute la journée devant sa télé plutôt que de mettre un pied dehors, la sortie n’est pas une partie de plaisir. Entre tous ses enfants et petits-enfants, un débat affleure sur le bien-fondé du pèlerinage. 

Grandement inspiré du vécu de Sompot Chidgasornpongse, ce premier film dresse un portrait nuancé mais piquant des pratiques spirituelles du pays. Comme beaucoup de Thaïlandais, le réalisateur admet avoir passé plus de temps à écumer les temples qu’à se balader à la plage pendant son enfance. Sortie familiale presque comme une autre, la visite régulière aux moines a évolué en un incontournable. Ces derniers interrogent d’ailleurs sur leurs intérêts, souvent plus financiers que spirituels à la vue des quantités d’offrandes en tout genre requises (le shampooing de marque en étant un des exemples les plus cocasses). Devenue un tourisme comme un autre, la dévotion est marchandisée au profit d’un syncrétisme capitalo-bouddhiste singulier. 

Malgré ses critiques sous-jacentes, toujours sur le ton de l’humour ou de l’absurde, Sompot Chidgasornpongse ne prend jamais vraiment position. À l’écoute de ses personnages, qui ne tentent finalement que de faire famille avec leurs rites et leurs doutes, le réalisateur semble lui aussi se laisser entraîner dans un périple conceptuel avec une intéressante réflexion sur la réalité. De la phase dépressive d’un des petits-enfants, qui avoue s’être perdu dans le néant en méditant, à la démence de la grand-mère, qui sombre petit à petit dans une nuit sans fin, Sompot Chidgasornpongse interroge nos perceptions du réel et des choses qui nous entourent. Fait-il vraiment nuit soudainement lorsque le ciel, vers lequel la vieille dame lève les yeux, se couvre ? Et quand elle se réveille, à 16h, dans la voiture qui la ramène chez elle, le jour est-il déjà tombé ? 

Entremêlement de ses propres vécus et de ceux de ses acteurs et actrices, tous des amateurs longuement recrutés lors d’un casting ouvert, 9 Temples to Heaven se retrouve au confluent de l’ethnographie (les scènes étendues de rituels marquent par leur déroulé clinique) et de la philosophie. La méditation, recommandée dès le début par le premier moine, est subtilement imposée. D’abord pour gentiment nous dérouter, puis pour nous faire entrer dans l’intériorité des membres de la famille, et notamment dans celle de Tor (Sompop Songkampol), sorte d’alter ego du cinéaste coincé entre le rejet et le réconfort que lui offre la spiritualité dans le deuil. Son cheminement, de la mise à distance à l’observation fascinée, illustre le point d’interrogation central de nos vies. Qu’on soit traditionnel ou moderne, face à la mort, c’est inévitable : tout le monde cherche du sens.

Audrey Dugast.

9 Temples to Heaven de Sompot Chidgasornpongse. Thaïlande. 2026. Projeté à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes 2026.