VIDEO – Jeunes Rêveurs de Clifford Choi

Posté le 24 avril 2026 par

En ce mois d’avril, Carlotta Films met à l’honneur l’icône Leslie Cheung en sortant, pour la première fois en Blu-ray, 3 de ses comédies romantiques. Jeunes rêveurs est une romcom des plus banales où Leslie Cheung, dans le rôle d’un Roméo neurasthénique et torturé, est finalement rapidement éclipsé par les protagonistes féminines peuplant ce lycée du début des années 1980.

Poussées par leur professeure principale, quatre élèves de seconde intègrent la troupe de théâtre du lycée pour jouer dans une nouvelle production de Roméo et Juliette. Choisie pour interpréter l’héroïne, Ting Ting tombe folle amoureuse de Jackson, son partenaire de jeu, également metteur en scène de la pièce. La tragédie de William Shakespeare va éveiller les sentiments et les désirs de ses jeunes comédiens, provoquant des remous dans leur entourage…

Ce Jeunes Rêveurs ne propose donc rien de plus que ce qu’il annonce : une comédie romantique aux accents de teen movie, mettant en parallèle le mythe amoureux Shakespearien avec le quotidien banal de nos lycéennes et lycéens, injectant au mythe, par la même occasion, un vernis de réalisme quant à la situation hongkongaise de l’époque. Si certaines scènes et certains thèmes peuvent parfois surprendre, notamment sur la sexualité, la contraception ou bien encore le féminisme, le film n’apporte jamais à ces thématiques autre chose qu’une simple citation ou bien une itération qui, rétrospectivement, n’est pas si moderne que ça et apparaît plutôt comme la marque d’un certain cinéma de son époque. Il s’inscrit donc entièrement dans une forme conventionnelle. Politiquement, ce geste est assez éloquent puisqu’il se rapproche d’une forme qui est celle du teen movie américain (et plus globalement occidental dans un contexte de mondialisation, puisque ce film pourrait très bien faire penser à La Boum ou bien à P.R.O.F.S.). D’aucuns parlerait de « film populaire », puisqu’il s’agit, à cette époque, de films générationnels qui fonctionnaient très bien et qui rencontraient leur public. Nul doute par ailleurs que Jeunes Rêveurs a rencontré le sien en son temps, d’autant plus qu’il est l’une des premières apparitions de la méga-star Leslie Cheung. Mais « film populaire » peut vouloir tout et rien dire, tout en gommant une large partie de son intérêt, notamment contextuellement à la situation hongkongaise de son époque. Plutôt, Jeunes Rêveurs est un film qui s’inscrit dans une forme hégémonique.

Quelle hégémonie ? Celle de la domination américaine sur le reste du monde donc, la même que La Boum et P.R.O.F.S embrasse. Ce que nous voyons avant tout dans ce film, c’est une jeunesse hongkongaise qui embrasse ce mode de vie importé : tout à l’écran est américain, les professeurs parlent anglais et vont à l’université aux États-Unis, la publicité nous hurle « Coca Cola »… Il y a quelque chose d’intéressant dans cette iconographie agressive, mais totalement à rebours de ce qu’essaye d’être le film. Car jamais Clifford Choi ne vient apporter un regard très critique sur cette transformation : il l’embrasse totalement. Puis surtout, il adopte la forme hégémonique du cinéma américain, avant même de vouloir capter une hégémonie du réel. Et il l’adopte avec tous les problèmes que cette forme contient : elle est un produit à destination de la jeunesse tout d’abord, et ensuite un film. Ce qui est d’abord intéressant dans Jeunes Rêveurs, c’est ce qui tient au contexte historique, au choc entre le réel de cette époque, notre réel d’aujourd’hui, et l’adoption de cette forme hégémonique sans aucune forme de questionnement ou de relecture. Le film passe malheureusement toujours après.

Mais malgré sa banalité formelle confondante, il faut dire que l’expérience n’est en rien déplaisante. Tout d’abord, pour les amateurs du genre et les nostalgiques, il va sans dire que la romcom de Clifford Choi sera probablement un délice. Par ailleurs, si « forme populaire » il y a, surtout dans ce genre d’objets cinématographiques, il s’agit très souvent d’une réappropriation du film par son public en un objet qui n’est plus tellement du cinéma, mais une expérience collective, vivante et codifiée où le public est dans une relation d’abord ludique avec le film. Dans ce contexte, il n’y a aucun doute que Jeunes Rêveurs est non seulement plaisant, mais très amusant et peut-être même touchant. Mais aussi, en tant qu’objet cinématographique ambigu, bien que totalement acquis à une forme hégémonique, ses faiblesses deviennent, malgré lui, des forces. L’adoption d’une telle hégémonie dans un contexte hongkongais, en réponse culturelle à une Chine continentale politiquement de plus en plus inquiétante, provoque toujours une expérience très étrange. Ce qui apparaît rétrospectivement comme étant le summum de l’aliénation (la société de consommation à outrance des produits aux corps, l’apparition d’une classe moyenne…) a été, et est aussi parfois encore, un symbole de liberté et d’émancipation. La fable libérale totalement assumée et embrassée par Clifford Choi (d’ailleurs cristallisée par la relecture qu’il fait du mythe shakespearien et l’issue qu’il lui donne) est constamment parasitée par le réel, faisant tout l’intérêt de ce film.

Jeunes Rêveurs est donc principalement destiné aux aficionados de la cantopop, des romcoms et de Hong Kong. Il est certes un film très pauvre dans ses ambitions cinématographiques – on pourrait même dire qu’il n’en n’a pas du tout – mais il reste un objet étrange, au visionnage non seulement intéressant, mais à certains égards très perturbant.

En bonus :

Clarence Tsui à propos de « Jeunes Rêveurs » (11 min) : Cette courte introduction de la part du spécialiste du cinéma hongkongais met l’accent sur la participation de Leslie Cheung au projet et de sa place dans sa filmographie. Dans cet essai vidéo à la fois court et dense, il démontre comment Jeunes Rêveurs est à la fois le star vehicle de Leslie Cheung et un témoin du Hong Kong de cette époque et des changements qui le traversent.

Thibaut Das Neves.

Jeunes rêveurs de Clifford Choi. Hong Kong. 1982. Disponible en Blu-ray chez Carlotta Films le 07/04/2026.