FESTIVAL DU FILM MOUSSON 2026 – Amoeba de Tan Siyou

Posté le 6 mars 2026 par

Outre les courts métrages et les documentaires, le Festival du Film Mousson a aussi choisi de présenter un long métrage de fiction, Amoeba, premier film de Tan Siyou, déjà repéré lors du Black Movie de Genève. Dans la continuité de son travail dans ses courts métrages, la réalisatrice de Singapour s’est intéressée à un récit sur la jeunesse : quatre jeune filles d’une école chinoise non mixte de Singapour décident de vivre leur vie selon leurs propres principes et de fonder un « gang », alors que ce mot est l’un des grands tabous de leur société.

Le film s’ouvre sur une scène filmée avec la fonction de vision nocturne d’un caméscope, sur la réplique « je ne vois rien« . Entre la pyjama party et le film fantastique, cette séquence donne à sa façon le ton du film : on va parler de jeunes filles et de leur relation, en chassant d’impossibles fantômes. Après cette séquence qui se révèle être en fait une prolepse, on revient aux origines de ce lien, avec la rencontre des héroïnes au lycée. Même si le film est à bien des égard un film choral, une des jeunes filles est le personnage point de vue : Choo, la nouvelle élève, aussi rebelle que le système scolaire local le lui permet. Par ironie, devant son refus de rentrer dans le cadre, elle va se retrouver en charge du civisme de la classe, et attirer l’attention de certaines de ses condisciples, dont une jeune fille de bonne famille, séduite par son énergie et son refus des compromis. Assez vite, le film commence à conter les tribulations de cette bande des quatre, qui filme ses aventures avec le caméscope de la scène d’introduction. Leur affirmation en tant que « gang » a volontairement quelque chose d’absurde, puisqu’elles ne rêvent pas de crimes mais remettent juste en cause l’absurdité des règles sociales. Profondément, il s’agit pour elle d’un jeu enfantin, théâtral, avec une grande attention aux démarches et aux postures, d’une volonté de créer leurs propres règles en allant jusqu’à regarder des clips de chansons de gang et à les rechanter elles-mêmes, geste en apparence anodin mais puni par la loi à Singapour. Il convient de saluer les performances de Ranice Tay, Nicole Lee, Shi-An Lim et Genevieve Tan qui rendent se groupe crédible, non seulement en tant qu’individus mais aussi en tant que troupe, dans ce film qui raconte des personnages plutôt qu’un récit.

C’est un film sur le regard, sur les regards que ces jeunes filles portent les unes sur les autres, sur le regard de la société sur tout ce qui est perçu comme marginal, du regard des parents sur leurs enfants… Le ton est léger, mais le propos est grave. Il s’agit de dénoncer la façon dont la société de Singapour impose un moule auquel on doit se conformer. Ce n’est pas un hasard si les filles choisissent de se cacher dans une grotte trouvée sous le lycée ou dans des chambres, pour pratiquer leurs rituels secrets, à l’abri de la surveillance sociale, et si le plus grand danger pour elles est la révélation de ce qui est sur la cassette du caméscope, l’image qu’elles conçoivent dans l’ombre, dans leur sphère privée. Le film aborde les thèmes de l’adolescence, l’inquiétude sur la façon dont une relation encore non définie peut être perçue, de la façon dont on doit compromettre ses idéaux pour plaire à un jury d’examen… Mais le film n’est pas non plus à thèse ; la réalisatrice accompagne avec tendresse ses jeunes héroïnes au fil de leurs errances, sans en faire des symboles de telle ou telle cause. Ce sont justes des adolescentes qui se débattent pour faire sens du monde qu’elles occupent, en se débattant et se transformant comme l’amibe du titre. Les personnages périphériques sont esquissés plus que développés : les mères inquiètes dont le comportement trahit les milieux sociaux, les pères absents de l’éducation de leurs enfants, les professeurs vus comme garants de l’autorité, la camarade de classe modèle qui dénonce les héroïnes mais sans trahir le secret qui le plus intime, ce qui suffit à lui donner plus d’épaisseur que son peu de scène ne l’aurait laissé paraître… Et, au milieu, le chauffeur, ex membre de gang, joué par Jack Kao, qui joue à plein de son charisme et du souvenir des rôles qu’il amène avec lui. Il incarne le mentor amusé des filles, le seul regard vraiment attendri qu’on voit un adulte porter au cours du film sur ces enfants en quête de repères.

On peut aussi constater le soin de la réalisatrice pour rendre la dimension sociale de l’environnement, avec le jeu sur les langues, le chinois contaminant l’anglais qui est pourtant présenté ici comme Graal scolaire, alors même que l’école est un lieu qui limite le mélange des langues des différentes cultures qui se croisent à Singapour. Et paradoxalement, dans cette école chinoise, mieux vaut porter un prénom anglais, pour montrer son intégration au système tourné vers la mondialisation. De même, le rapport entre enfants et parents et la difficulté à exprimer la tendresse est un sujet en filigrane de tout le métrage. On retrouve aussi la figure omniprésente du Merlion, étrange chimère de poisson à tête de lion, symbole de la ville, dont l’histoire et la symbolique sont ostensiblement fallacieux mais incontournables, comme si le récit autour de cette créature résumait la façon dont la ville endoctrine ses enfants. Les héroïnes s’en moquent notamment lors d’une très réussie séquence de spectacle scolaire détourné, où, déguisées en gang de poissons, elles tournent en ridicule ce qu’on attend d’un honnête habitant de la métropole. Certains choix (le cadre avec les uniformes, le caméscope, l’absence de téléphones portables) donnent aussi au film un aspect intemporel, renforcé par le fait que les actrices jouent des personnages d’une quinzaine d’années alors qu’elles ont en réalité la vingtaine : il y a quelque chose de volontairement difficile à situer dans cette œuvre, afin de la rendre plus universelle. Souvent drôle, parfois mélancolique, le point de vue est constamment curieux des protagonistes, présentées avec subtilité même dans leurs trahisons et contradictions. Si bien que, quand le film s’achève, lors d’une dernière séquence filmée au caméscope, du point de vue de Choo, on ressent déjà la nostalgie de ces moments qui viennent pourtant à peine de s’achever.

Pour un premier long métrage, on  ne peut qu’apprécier la subtilité du traitement, le refus d’une histoire trop balisée pour un simple moment dans la vie de ces jeunes filles, un pas doux-amer vers l’âge adulte. On ne peut que souhaiter une belle carrière à la réalisatrice et à sa troupe d’actrices dont les prestations portent littéralement le film, alors qu’il s’agit pour toutes de leur premier long métrage.

Florent Dichy

Amoeba de Tan Siyoun. Singapour. 2025. Projeté au Festival du Film Mousson 2026