Le remake en live-action de 5 centimètres par seconde par Okuyama Yoshiyuki de l’œuvre de Shinkai Makoto est un geste pour le moins étrange. L’œuvre qui fait l’apologie des amours comme des rencontres célestes n’a de cesse d’entrer en collision avec ses pairs une fois que les dessins se transforment en chair. C’est en salles chez Eurozoom.
“But suddenly I feel the shining sun
Before I knew it, this dream was all gone”
– Digital Love de Daft Punk
Avant même de discourir sur un quelconque plan ou sur une image de l’œuvre de Okuyama Yoshiyuki, il serait pertinent de rappeler le timing bizarre de sa sortie chez nous, qui en dit bien plus sur un certain état du Japon, et du cinéma japonais que bien des réflexions esthétiques. 5 centimètres par seconde sort quelques semaines après Jusqu’à l’aube de Miyake Sho. Sur l’affiche de l’œuvre de Miyake Sho, on peut lire une remarque de Shinkai Makoto, le cinéaste à l’origine de 5 centimètres par seconde. Ainsi Okuyama Yoshiyuki boucle une boucle de dialogues entre des cinéastes qui a commencé il y a plus de 30 ans, non pas avec eux, mais avec Iwai Shunji qui est celui dont l’œuvre se retrouve diluée chez tous ces cinéastes plus jeunes. De quelle œuvre s’agit-il ? De l’exploration de la solitude, des amours inachevées et de l’infinie mélancolie qui pèse sur la société japonaise depuis les années 80.

Il est donc étonnant de constater que la translation en live-action de l’œuvre de Shinkai Makoto ne donne que du Iwai Shunji. Dès les premiers plans avec des inserts précieux et cette lumière empreinte de flou gaussien, on pense tout de suite à April Story ou Hana et Alice. Cependant, ce n’est pas un décalque de l’œuvre originale. La transformation que subit le matériau, en passant du dessin à la chair, est aussi une forme d’ancrage dans le réel japonais contemporain, mais aussi dans le potentiel de l’image actuel.

Okuyama joue de nostalgie et d’impressionnisme pour évoquer le monde coloré de Shinkai ; cela se traduit par du 16mm qui joue sur le flou de la définition comme d’une matière de souvenir que le cinéaste avait déjà utilisé dans son œuvre précédente. Ainsi, cette matière de l’image comme un filtre nostalgique est double, elle rappelle le geste impressionniste de Shinkai autant qu’elle incarne la double temporalité de l’œuvre qui est prise entre le monde de l’enfance et le monde adulte. Le spectateur est donc amené dans une triple évocation quand il réalise le pont entre toutes les œuvres déjà citées. On voyage par la fiction, par le geste cinématographique du remake, et par toutes les traces du cinéma japonais des années 90-2000. L’œuvre devient un catalyseur mémoriel pour le spectateur de cinéma japonais autant que pour l’amateur de Shinkai mais également, plus subtilement, pour une génération.
Tout comme le cinéma d’Iwai Shunji porte la trace des années 90, 5 centimètres par seconde dans cette nouvelle vision charrie avec lui une époque. Les longs monologues du protagoniste principal de l’anime deviennent des moments musicaux. C’est à travers ce fil musical que se révèle l’apport de ce remake. Le protagoniste écoute du Radiohead sur un banc pour se souvenir des années 90 ; dans un souvenir, les deux figures chantent du Judy and Mary au karaoké (excellent groupe pop rock qui a dominé le paysage musical nippon au milieu de la décennie mené par la charismatique Isoya Yuki). Ce n’est pas tout, on retrouve Aoba Ichiko comme voix à la radio et c’est la musique de Yonezu Kenshi qui accompagne le générique de fin, ce qui était aussi le cas du dernier Miyazaki en date. L’œuvre rappelle le geste de la série First Love de Kanchiku Yuri (disciple d’Iwai Shunji) ou l’on oscillait entre les années 90 et notre époque dans un mélodrame bercé par la musique de Hikaru Utada. Là où Shinkai Makoto habillait ses pillow shots de monologues lyriques sur la solitude, Okuyama dresse un paysage musical comme un paysage mental qui borde le flow d’images comme un rêve plutôt que comme un souvenir.

Cette logique onirique est une logique plastique dès les premières images de l’œuvre et ses transitions cosmiques dans le musée d’astrologie. Elle ponctue l’œuvre en jouant des propriétés de l’image avec des rimes et des résonances, entre horizontalité et verticalité. On pense à la scène de confession à Hokkaido, où la jeune fille surfeuse interprétée par Mori Nana (actrice révélée par Iwai Shunji, qui a doublé l’héroïne des enfants du temps de Shinkai Makoto et qui a un groupe de rock…) vers une larme en gros plan qui est tout de suite contrastée par le départ d’une fusée, comme si l’ascension et la descente n’était qu’un seul même mouvement selon la perspective. Comme si l’infinie tristesse des relations impossibles n’avait comme répondant que l’émerveillement cosmique face au sublime d’un départ de fusée. Il n’y a plus de haut ni de bas, tout le monde flotte chez Okayama. Les personnages ont beau avoir des corps d’acteurs réels, ils n’en restent pas moins des spectres, des avatars fuyants. Ils flottent dans l’espace mais surtout dans le temps ; c’est le geste le plus réussi, au-delà du mélodrame, aux échos astrales dont Shinkai Makoto a le secret.

Okuyama peine à incarner son dispositif par le réel puisque le cœur de l’entreprise de Shinkai résidait sur son coté impressionniste, sur un voyage « purement » plastique dans un Tokyo mélancolique. Néanmoins, il réussit quelques résonances par le montage où le vertige n’est plus un vertige spatial mais un vertige temporel, comme lorsque le protagoniste, dans sa tentative de revivre le passé, est confronté par la double symbolique du train, à la fois un moyen de « remonter » le temps mais également comme analogie du cinéma lui-même. Il a beau remonter le fil du « film » sur les rails de la nostalgie, il reste seul. La beauté de la chose est dans le détail : quand il revient à Tokyo, la station indique 30. C’est l’âge du personnage à ce moment. L’ambivalente réussite romantique de l’œuvre réside malgré tout dans ce qui fait l’attrait du cinéma de Shinkai, le « je » n’est pas seulement un autre, c’est le présent de celui qui a fantasmé un « nous ». Et qui continue de le faire à l’aune du silence cosmique des âmes errantes. Ainsi vont les rêves d’une nation dont on nous annonce depuis 20 ans, avant la fin du siècle, la disparition de sa population à la même vitesse que la chute des fleurs de cerisiers.
« Dans cette ville qui ne peut pas rester propre
Comme un rêve, je crie mais personne ne peut l’entendre »
– Daydream de Judy and Mary
Kephren Montoute.
5 centimètres par seconde d’Okuyama Yoshiyuki. Japon. 2025. En salles le 25/02/2026.




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