LE FILM DE LA SEMAINE – Les Filles de Sumitra Peries : adolescences condamnées

Posté le 18 février 2026 par

Première réalisatrice à faire carrière au Sri Lanka, Sumitra Peries fait ses débuts avec Les Filles (Gehenu Lamai) en 1978. Restaurée et projetée à Cannes Classics l’an passé, cette fresque douce-amère sur le temps qui passe et l’injustice d’être femme demeure une des plus belles œuvres singhalaises du XXe siècle. Le long-métrage est à découvrir en salles avec Carlotta Films

C’est en Angleterre que la jeune Sumitra Gunawardena fait ses armes en se formant à la prestigieuse London Film School. Née pendant l’occupation britannique en 1935, la jeune femme voit naître le cinéma insulaire en 1947, un an avant l’indépendance du pays. Après ses études, elle revient dans cet État jeune et plein de promesses et rencontre rapidement Lester James Peries, réalisateur déjà confirmé et considéré comme le père du cinéma sri-lankais. Ils se marient en 1964. D’abord monteuse sur ses films, Sumitra trace peu à peu sa propre voie, jusqu’à passer derrière la caméra à la fin des années 1970. Il en résulte un chef d’œuvre habité par la tendresse et le tourment, marqué par son engagement féministe et par son regard unique sur l’époque. 

Les Filles (Gehenu lamai en singhalais) est adapté d’un roman éponyme de Karunasena Jayalath, dont un autre récit avait déjà été porté à l’écran par Lester James Peries dix ans plus tôt (Golu Hadawatha, ou The Silent Heart, 1969). Comme l’auteur, Sumitra Peries adopte le point de vue de Kusum, une adolescente réservée et bienveillante sur laquelle semble reposer tout le poids du monde. Issue d’un milieu rural modeste, elle prend soin de ses cadets, soigne son père malade et aide sa mère. Admise dans une prestigieuse école grâce à une bourse, elle étudie rigoureusement et tente d’ignorer le mépris que sa condition suscite chez certaines de ses camarades. Amoureuse de son riche ami d’enfance – et cousin éloigné – Nimal (Ajith Jinadasa), elle navigue doucement entre espoir d’union et cruauté sociale. Comme de nombreux (si ce n’est la quasi totalité) des films de l’âge d’or sri-lankais, le long-métrage débute par la fin. Kusum, jeune femme, étend du linge, le regard vide. Elle aperçoit au loin un cortège. Ses yeux croisent celui de l’homme dont le retour semble être célébré. Il s’agit de Nimal. Kusum replonge dans le passé. 

Ce n’est pas par hasard que Sumitra Peries a choisi d’adapter ce roman hanté par le désir et le doute. S’inscrivant dans une longue lignée de réalisateurs d’Asie du Sud marqués par le néoréalisme italien des années 1950 (Satyajit Ray, Bimal Roy mais aussi son mari Lester James Peries), elle fait de Kusum une héroïne fellinienne, solitaire, frappée par la fatalité et la dureté du monde. Portée par une mise en scène rigoureuse, la jeune actrice qui interprète cette dernière à l’adolescence, Vasanthi Chathurani, est une évidence. Celle qui n’était alors jusqu’alors qu’une simple écolière devient la révélation du film. De son regard profond et de ses mouvements délicats se dégagent une présence rare. Le succès du long-métrage à sa sortie fera d’elle une star, à raison, au Sri Lanka. Épousant avec aisance et presque sans effort le rythme étiré du récit, elle adopte une familiarité distante avec les autres personnages, mais aussi avec le spectateur. Les Filles n’est pas, en effet, une histoire d’amour, mais un miroir réaliste et donc douloureux de la condition des jeunes femmes pauvres des campagnes sri-lankaises. Peu importe ses rêves, son travail, ses espoirs, Kusum ne trahira jamais l’ordre social qu’on lui a imposé. Seule une scène lui offrira la joie qu’on lui interdit, à travers une ultime étreinte avec celui qu’elle aime. Sur cette illusion d’union, ce fantasme de bonheur marital, nous aurions aimé, nous aussi, voir une réalité, une fin possible. Filmée avec grâce, la séquence est d’une beauté ineffable. Elle confond le spectateur dans son désir de conte de fées, le confrontant soudain à l’intériorité la plus profonde de Kusum. 

La cinématographie atteint ici son sommet, avec un noir et blanc magnifiquement restauré. Tous les films de Sumitra Peries n’ont pas encore eu cette chance, mais le travail de récupération des œuvres de l’âge d’or sri-lankais prend du temps. Pour Les Filles, c’est la Film Heritage Foundation indienne qui s’est dévouée, grâce à une bourse du gouvernement français. Une immense réussite, qui permet d’admirer dans toute sa splendeur la composition déterminante de chacun des plans. De fait, Sumitra Peries n’a rien laissé au hasard dans cette première réalisation. Se dessinent ainsi, à chaque interaction, les liens particuliers qui unissent Kusum aux autres, au moyen d’une invisible ligne de séparation parfois franchie, souvent respectée. De la sœur si différente aux espoirs d’ailleurs si similaires, à la meilleure amie riche mais humiliée pour son rapport aux hommes, l’espace se construit et se déconstruit au gré des compréhensions et des résignations. Toutes victimes à leur manière du système masculin, les femmes s’opposent entre elles, se jugent et se blessent, et rarement, se soutiennent. La présence presque anecdotique des hommes dans le film, malgré leur responsabilité écrasante, est révélatrice. Lâches, ils laissent aux femmes le soin de maintenir les traditions, les hiérarchies, et la honte qui incombe à celles qui ne les respectent pas. Le questionnement final de Kusum, résignée à la solitude et à l’impossible échappée de sa condition, scelle la fatalité inhérente à tous les destins du récit. 

Synthèse absolue des thèmes sociétaux qui lui sont chers, l’œuvre de Sumitra Peries a fait date au Sri Lanka et a établi durablement la réalisatrice dans le paysage cinématographique du pays. Huit autres long-métrages suivront, explorant des thèmes similaires et confirmant l’approche singulière de Peries. En attendant leurs restaurations, qu’on espère prochaines, Les Filles est à découvrir pour la première fois au cinéma en France, distribué par Carlotta Films. A ne surtout pas manquer.

Audrey Dugast 

Les Filles de Sumitra Peries. Sri Lanka. 1978. En salles le 18/02/2026.