Président du jury international de la 32è édition du Festival international des cinémas d’Asie de Vesoul (FICA), et tout juste récompensé d’un Cyclo d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, Wang Bing nous a accordé un entretien dans lequel il revient sur sa découverte du cinéma et le développement de son style documentaire.
L’an dernier au FICA, j’interrogeais Jia Zhang-ke sur sa découverte du cinéma, notamment via des films piratés. À la même époque, dans les années 90, quels films regardiez-vous ?
À cette époque, la Chine était assez ouverte. On pouvait regarder des films piratés mais aussi, certains de nos professeurs nous diffusaient des films d’auteurs considérés comme importants dans l’histoire du cinéma. C’est à l’école que j’ai découvert les films étrangers.
Avez-vous côtoyé les réalisateurs qui ont révolutionné le cinéma chinois des années 1990 : Lou Ye, Wang Xiaoshuai ou Jia Zhang-ke ? Y avait-il un esprit de groupe ?
Au début, j’étais à l’Académie des Beaux Arts à Shenyang, ensuite j’ai étudié la photographie à l’Académie de cinéma de Pékin. À cette époque, j’étais seul, je ne les fréquentais pas.
En 2014, le réalisateur sud-coréen Jung Sung-il vous a consacré un documentaire : Night and Fog in Zona. On y voit vos méthodes de tournage, notamment pour le film À la folie. Il est question de recherche de la vérité, à la manière d’une enquête. Le documentaire est forcément un point de vue et un montage. Comment arrivez-vous à doser le « réel » et sa mise en scène ?
J’ai commencé à réaliser des films en 1999, pour mon premier documentaire, À l’ouest des rails. À cette époque, on tournait encore en pellicule mais je n’avais pas beaucoup de moyens ni de matériel. J’ai donc choisi d’utiliser une petite caméra numérique. Au fur et à mesure, j’ai découvert les avantages de cette caméra. Je n’avais pas vraiment d’idée de mise en scène, je filmais à l’instinct. J’ai toujours réalisé mes films soit tout seul, soit avec une équipe restreinte. Pour parler d’À la folie : en Chine, peu d’hôpitaux psychiatriques acceptent qu’on y filme. J’ai trouvé un hôpital qui nous a laissé filmer et donc, on a filmé tant qu’on pouvait, sans vraiment réfléchir à la mise en scène. Je ne choisis pas vraiment de mise en scène particulière. Parfois, c’est juste du pur hasard.
Vos films sont un travail collectif. Il y a tellement de rushes et vous êtes plusieurs personnes à filmer. Qu’est-ce qui fait qu’un film de Wang Bing est un film de Wang Bing ?
Pour la trilogie Jeunesse, il y avait beaucoup de personnes dans mon équipe, et beaucoup de rushes. Mais c’est un projet sur le long terme et, au final, peu de personnes différentes qui filment en même temps : elles se sont succédé au fil des années. Ce sont souvent des amis qui m’aident mais qui ont d’autres activités à côté. Et à la fin, c’est moi qui décide des rushes à garder et du montage.

Quand je regarde certains de vos films et la réalité que vous filmez, j’ai l’impression que tout cela se passe sur une autre planète : les cités-usines de textile, les enfants abandonnés par leurs parents dans le Yunnan… Êtes-vous vous-même parfois étonné de ce que vous filmez ?
Prenons Jeunesse : dans ce film, on voit beaucoup de jeunes gens qui travaillent et habitent dans des villes-usines pour gagner de l’argent. C’est une situation très répandue dans plusieurs régions de la Chine. Pour Les Trois sœurs du Yunnan, là aussi, c’est assez fréquent, dans cette province, de voir des enfants qui se débrouillent plus ou moins seuls, sans leurs parents qui partent à la ville pour gagner de l’argent.
Cette édition du FICA met à l’honneur les jeunes talents chinois. Quelle est votre vision du cinéma fictionnel chinois actuel ? Et pour le cinéma documentaire : regardez-vous ce qui se fait en Chine ?
Non, je ne prête pas beaucoup d’attention à ces films de fiction. Idem pour le documentaire. Je ne me soucie pas vraiment des autres. Je travaille seul, dans mon coin. En ce moment, je suis très occupé, je dois finir le montage de plein de rushes que j’ai accumulés ces dernières années.
En fin de compte, qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ? À quel moment vous vous êtes dit : “wow, c’est ça le cinéma, je vais prendre ma caméra et je vais le faire” ?
Au début, j’étais à l’Académie des Beaux Arts. J’ai d’abord étudié l’art et la photographie. Je me suis demandé ce que j’allais faire après. Je suis allé à l’Académie de cinéma de Pékin à une période où il y avait beaucoup de changements dans le cinéma chinois. J’ai étudié l’histoire du cinéma et la théorie. J’avais du mal avec le cinéma « officiel » chinois que je trouvais nul et peu intéressant. Ce n’était pas le genre de films que je voulais voir. Je n’ai jamais voulu travailler dans cette industrie d’Etat. Je voulais tourner mes propres films, différents. Je préférais les films de Tarkovski, Pasolini, Antonioni ou Bergman. Mais je ne savais pas à quoi ressembleraient mes films. J’ai commencé à prendre des photos et à filmer avec ma caméra numérique. Je n’avais aucune idée du style que je voulais développer, c’est venu à l’instinct et au fur et à mesure de mes tournages.
Entretien réalisé par Marc L’Helgoualc’h le 29/01/2026 à Vesoul
Traduction : Meihui Li
Photo : Jean-François Maillot
Remerciements à l’équipe du FICA




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