ALLERS-RETOURS 2026 – The Botanist de Jing Yi

Posté le 2 février 2026 par

Fidèles à leur envie d’explorer tous les horizons du cinéma d’auteur sinophone, les équipes du festival Allers-Retours ont sélectionné cette année un film tout droit venu du Xinjiang, The Botanist, réalisé par Jing Yi et présenté dans le programme Generation Kplus à la Berlinale en 2025.

Dans un village au nord du Xinjiang, Arsin, un jeune Kazakh mène une vie solitaire entourée de plantes, passant ses journées à documenter ces dernières. Il rencontre bientôt Meiyu, une jeune fille de l’ethnie Han, dont la personnalité lui rappelle une plante rare. De leur amitié fleurit une histoire où la réalité et le monde enchanté de la botanique se confondent.

« J’ai toujours cru qu’on pouvait être un très grand botaniste sans connaître une seule plante par son nom ». Si Jing Yi n’avait pas quitté sa région éloignée de l’extrémité Nord-Ouest de la Chine pour étudier le cinéma à Pékin (où il rencontre Bi Gan, son mentor), cette citation de Jean-Jacques Rousseau aurait pu lui faire écho. Lui qui ne connaissait encore rien de la fabrique d’images quelques années plus tôt, si bien que nous n’aurions jamais vu éclore la sensibilité de ce premier film, si son réalisateur n’avait pas cherché à donner un nom aux plantes de sa propre histoire, un but à son récit, une représentation aux fables de sa région. Celle du Xinjiang, à la frontière immédiate avec le Kazakhstan, où diverses minorités pastorales vivent en marge du monde, au cœur des steppes, au beau milieu de rien. Mais ce rien, Jing Yi lui porte un amour profond qui s’assemble au détour de chaque paysage tracé par les collines de son enfance.

Ces paysages sont à leur tour observés par les yeux d’un jeune garçon d’ethnie kazakhe, Arsin, passionné de plantes dans un premier temps, contrarié comme n’importe quel enfant de son âge dans un second. Arsin ne rêve pas tant d’un ailleurs que de noms à pouvoir donner à ses plantes anonymes, d’un éclair de curiosité, d’une voix au timbre différent de sa grand-mère ou de son grand-frère (pardon, de son oncle, comme le veut la tradition). C’est alors qu’il rencontre Meiyu, une jeune fille de son âge, d’ethnie Han cette fois-ci, qui incarne à elle seule toutes les évasions dont rêve Arsin. Une amitié qui va progressivement se transformer en premier amour, et bercer d’illusions la réalité d’Arsin de plus en plus sujette à des manifestations étranges. Un cheval lui récitant un poème, un arbre quittant ses racines pour se fondre dans les ombres du village, une plante qui semble comme vivante, habitée par les esprits des ancêtres. Si l’on s’en réfère au réalisme magique, The Botanist en contracte tous les contours, même si la forme et le symbole prennent bien souvent le dessus sur la substance, à tel point que l’on s’interroge parfois de l’intérêt des éléments fantastiques pour l’avancée du récit quand le film ne prend pas la peine de nous le communiquer. Telles quelles, sans raison, ces apparitions laissent le sentiment d’une empreinte socioculturelle inachevée, et le Xinjiang, bien que du point de vue d’un natif, devient une carte postale perméable au fantasme des croyances spirituelles locales, sur lesquelles la caméra exerce un regard qui a du fond mais peu de sens. Sans compter l’historique complexe du territoire, à peine esquissé, auquel il semble du moins difficile de se soustraire quand on raconte une histoire entre un garçon kazakh et une fille han.

Là où The Botanist est réellement saisissant, c’est dans sa manière qu’il a de construire des ponts entre le monde extérieur et cet îlot à la périphérie de la société. La reconnexion prend effet par sursauts, grâce à une musique traditionnelle chinoise sortant d’un écouteur, à la radio des travailleurs endormis informant des investissements industriels dans la vallée, ou encore au téléphone du grand-frère (de l’oncle, décidément) sur lequel tourne en boucle une vidéo enregistrée dans une ville lointaine (Shanghai, devine-t-on). Ces éléments du décor soulèvent la nature autarcique de l’environnement à l’œuvre, qui, malgré les conditions sociales difficiles, a ce pouvoir d’attraction unique sur ses habitants plus que sur ses visiteurs. Ce pouvoir qui laisse entendre que tout le monde finit un jour ou l’autre par y revenir, et qui pousse Arsin à sortir du champ en premier lorsque Meiyu lui annonce son départ à Shanghai, à quelques vingt heures de bus et trois jours de train d’ici. Ses collines, il y est peut-être plus attaché qu’il ne le pense, au final. Quand, lors d’une scène, les imposants camions des ouvriers reprennent leur route une fois le travail terminé, faut-il y voir le signe d’une Chine qui se retire, faute de n’avoir pu fertiliser son autorité ? Sans doute pas (le film reste estampillé par la China Film Administration).

Deux impressions conflictuelles se rencontrent alors. La première est cyclique, suggérant, à la façon dont est ordonné le récit (et sans doute la conception du monde en ces terres), que tout revient à son point de départ, et que tout finit par rentrer dans l’ordre des choses. La seconde, plus intime, présage que rien ne sera plus comme avant après cet été, maintenant que Meiyu fait partie de la cosmologie d’Arsin. Mais cet amour, a-t-il même vraiment existé ? Dans une interview accordée à 深焦DeepFocus, Jing Yi confie qu’il a découvert le cinéma grâce à un ami lui ayant montré les fichiers pirates de plusieurs films, de plusieurs cinéastes de renom. Des films d’Abbas Kiarostami, d’autres de Satyajit Ray, et sûrement certains de Tian Zhuangzhuang aussi, dont le nom apparaît d’ailleurs discrètement dans les remerciements du générique. On comprend pourquoi.

Richard Guerry.

The Botanist de Jing Yi. Chine. 2025. Projeté au festival Allers-Retours 2026.