VIDEO – Gamera : les années Showa, partie 1

Posté le 10 janvier 2026 par

En 2025, grâce à l’éditeur Roboto Films, il avait été possible de découvrir la trilogie Gamera : les années Heisei, résurrection moderne du mythe de Gamera, le célèbre kaiju. Cette année, via un coffret réunissant trois films, la découverte de l’univers Gamera se poursuit avec une première trilogie de l’ère Showa, véritable acte de naissance de la célèbre tortue géante à propulsion.

Bien que le monstre concerné par ce coffret soit Gamera la tortue, lorsque l’on évoque son parcours, il est impossible de ne pas évoquer le Roi des monstres, Godzilla. À cela, une simple et bonne raison, le film de Honda Ishiro, sorti en 1954, a non seulement été un succès monstrueux, mais c’est aussi lui qui aura donné naissance au kaiju eiga (film de monstre), genre qui n’aura de cesse par la suite d’engendrer toute une série de descendants et de films leur étant consacré. La Toho, studio derrière Godzilla, enchaînera d’ailleurs les productions de films de monstres dans le sillage de leur triomphe original à un rythme effréné, avec un certain succès. Succès commercial qui va assez logiquement poussé les studios concurrents à s’y intéresser, avec par exemple la Daiei, en 1965.

En 1965, lorsque la Daiei entame la production de Gamera, onze ans se sont écoulés depuis l’arrivée triomphale de Godzilla sur les écrans. Du côté de la Toho, les kaiju eiga se sont multipliés avec succès, citons Varan en 1958, et Mothra en 1961 par exemple. Mais pour la Daiei, la situation n’est pas au beau fixe. Le studio a beau avoir connu un grand succès depuis les années 40, avec de prestigieux réalisateurs comme Mizoguchi Kenji ou bien encore Ichikawa Kon qui lui ont donné ses lettres de noblesse, le studio traverse à l’approche des années 60 une crise économique, et pour s’en sortir, il est nécessaire de trouver de quoi renflouer les caisses ; le succès d’estime et le prestige ne suffisant pas pour subsister. Aussi, la Daiei va se tourner vers un genre qui lui est peu familier : le kaiju eiga.

Le studio avait déja frileusement tâté du fantastique avec des films de science-fiction, mais à l’exception de The Whale God, peu de films mettaient en scène de réels monstres géants à l’écran. Aussi, en 1962, le studio tente une percée avec Giant Horde Beast Nezura, qui devait mettre en scène des rats géants détruisant Tokyo. Une idée somme toute assez prometteuse, sur le papier en tout cas, mais qui se clôturera par un désastre, avec une production infernale ponctuée de problèmes techniques et sanitaires. En 1965, la Daiei se lance dans la production d’un projet nommé La tortue cracheuse de feu détruit Tokyo, qui deviendra tout simplement Gamera. La Daiei a retenu les leçons de son échec avec les rongeurs, et tirant profit de sa déconvenue (réutilisation des décors miniatures notamment), se lance dans la production de Gamera, réalisé par Yuasa Noriaki, ex-assistant réalisateur promu subitement au poste de metteur en scène. Gamera était née.

En Antarctique, alors qu’une équipe de scientifiques japonais et américains vient à la rencontre d’esquimaux, deux escadrons d’avions se livrent un violent combat au dessus de leur tête. Un des avions est touché et vient s’écraser dans l’océan. Malheureusement, l’avion transportait une ogive nucléaire et celle-ci explose, libérant alors le titan Gamera, tortue géante et divinité d’un Atlantide sous-marin. Elle décolle et s’en va détruire Tokyo. 

La première chose que l’on constate à la lecture du résumé, c’est qu’il est encore ici question de nucléaire comme source de problème et par extension de fin de l’humanité, comme ce fut le cas pour Godzilla en 1954. Pour autant, c’est le seul point commun que partagera Gamera avec Godzilla, car dans son approche du monstre et son ton général, le film va emprunter d’autres chemins plus atypiques, et à cela plusieurs raisons.

Gamera, tout kaiju eiga qu’il soit, a été conçu comme un film destiné à public familial ; un long-métrage à courte durée, assez simple à comprendre et divertissant, de manière à ne pas perdre en route le jeune public. Et c’est d’ailleurs là que se trouve le principal problème du film, celui donnant régulièrement l’impression de ne jamais trop savoir sur quel pied danser, thématiquement parlant. D’un côté Gamera assure le spectacle lorsqu’il s’agit de mettre en scène un film de monstre pur et dur, avec tout ce que cela inclut de tropes et de situations incontournables (destruction, humains en quête d’une solution, etc). Qui plus est, les effets spéciaux ne sont absolument pas honteux, et s’avèrent même assez réussis au vu du budget alloué. Mais le studio ayant clairement capitalisé sur un public très jeune, le récit est fréquemment parasité par les scènes avec Toshio, un petit garçon intrépide qui aime beaucoup les tortues et qui semble nouer un lien avec la tortue géante Gamera, quitte à se mettre assez régulièrement en danger, poussant le monstre à venir l’aider. En découlent des scènes assez étranges, à l’image de la séquence du phare durant laquelle Gamera est en cours de destruction massive d’une ville, mais interrompt sa course pour aller sauver Toshio venu l’admirer de trop près et qui manque de chuter d’une falaise. La noirceur de Godzilla est très loin, et le film donne l’impression de se chercher une identité propre, mais cela ne l’empêchera pas de rencontrer un vif succès au box-office, engendrant une suite en 1966, Gamera contre Barugon.

Une suite en couleurs, cette fois-ci, pour un film au budget beaucoup plus confortable, deux fois plus conséquent que son prédécesseur. Dans cet épisode, Des chasseurs de trésor mettent la main sur une opale au fond de la forêt équatoriale. Malgré les avertissements de la tribu locale qui les prévient d’un grand malheur s’ils s’en emparent, la pierre finit par arriver au Japon. Rapidement, l’opale va s’ouvrir et libérer Barugon, monstre légendaire qui s’en va détruire des villes entières. Seule Gamera pourra lui tenir tête. Une suite vendue comme encore plus spectaculaire mais qui au final s’avère être le moins bien reçu de la trilogie.

Pour commencer, le film fait le choix de complètement mettre de côte ce qui aurait pu ramener le jeune public en salles, à savoir un personnage enfantin. Conséquence directe de ce changement de cap, le script part sur un ton résolument plus sombre et adulte avec des protagonistes orgueilleux, peu scrupuleux voire inconscients (la séquence d’extraction de l’opale est à ce sujet assez claire), parfois mal intentionnés et violents (un des protagonistes est frontalement montré comme un assassin) et qui ne sont assaillis par les remords que lorsque le monde a frôlé l’apocalypse par leur faute. Le script est également plus bavard que pour le premier film, rallongeant l’ensemble plus que de raison pour une durée totale de 101 minutes. Une durée difficilement compatible avec l’attention du jeune public devant un film qui paradoxalement, ne montre que très rarement Gamera avant au moins 55 minutes… Et c’est le principal souci du long-métrage, qui préfère montrer son nouvel antagoniste et ses capacités de destruction plutôt que Gamera. Barugon est un simili-dragon à cornes équipé d’une trompe projetant de l’air glacial pour immobiliser ses ennemis, mais aussi d’un dos qui génère un arc en ciel explosif. Certes, le long-métrage assure le spectacle lorsqu’il s’agit de passer à la destruction mais il est assez frustrant de voir le monstre mythique jouer le protecteur de la Terre en dernier recours uniquement dans son dernier tiers. Le public ne s’y est pas trompé, réservant un accueil poli au film, ni plus ni moins.

Pour le dernier volet, Gamera contre Gyaos, tourné en 1967, la Daiei a retenu la leçon et revient à sa formule originale, avec le présence d’un personnage de petit garçon qui va bien entendu sympathiser avec Gamera. Dans cet épisode, la tortue affronte le monstre qui deviendra sa némésis de référence dans plusieurs des films suivants, Gyaos, le ptérosaure vampire géant, réveillé après l’entrée en éruption d’un volcan. Un film beaucoup plus court, 87 minutes, bien mieux rythmé et plus fluide que son prédécesseur. Gamera apparaît beaucoup plus souvent et est montré comme un monstre parfois faillible (les créatures saignent beaucoup plus dans cet épisode) mais toujours comme le gardien immortel de la Terre, s’alliant avec les humains pour tuer Gyaos. Les effets spéciaux sont d’une qualité assez impressionnante, avec des séquences de destruction par les airs plutôt réussies au vu du budget alloué, budget qui cependant n’a visiblement pas été mis à contribution lorsqu’il a fallu mettre en image les tirs laser de Gyaos, représentés à l’écran par des traits jaunes dessinés sur la pellicule. Le résultat final est un divertissement emballé avec soin, respectant à la lettre le cahier des charges du kaiju eiga tout en modelant les bases de l’univers Gamera.

Par la suite, la Daiei continuera à produire des films de la saga Gamera jusqu’à la fin des années 70, avant que son monstre ne soit mis au repos jusqu’à son réveil en 1995, date de lancement de la trilogie Gamera de l’ère Heisei.

BONUS

Présentation des films par Fabien Mauro.

Chaque film est ici proposé avec la présentation du film par Fabien Mauro, qui avait déjà œuvré dans le premier coffret Gamera. Il revient ici avec passion, humour et nombreuses anecdotes sur la production, les scénarios ou les effets spéciaux de chaque film, et les remet dans le contexte cinématographique du moment. Il est cependant fortement recommandé de regarder ces modules vidéo après avoir vu les films, ceux-ci faisant parfois référence, au détour de certains arguments, à des passages clés des longs-métrages.

Interviews des superviseurs de la restauration.

Chaque film est accompagné de l’interview des superviseurs de la restauration de la trilogie, Higuchi Shinji et Ogura Shunichi, qui reviennent avec bonne humeur et décontraction sur la restauration des trois films, d’un point de vue plus technique.

On trouve également dans ce coffret un essai de 60 pages de Jordan Guichaux intitulé « Création du concurrent idéal », dans lequel il revient également sur la production et la création du mythe Gamera, photos à l’appui.

En résumé, ce coffret se pose en parfait complément de son prédécesseur, tout aussi incontournable pour les amoureux des films de monstre.

Romain Leclercq.

Gamera, Gamera contre Barugon, Gamera contre Gyaos de Yuasa Noriaki et Tanaka Shigeo. Japon. 1965-1967. Disponible en coffret Blu-ray et coffret Blu-ray 4K Gamera, les années Showa partie 1 chez Roboto Films en décembre 2025.