EN SALLES – The Shadow’s Edge de Larry Yang

Posté le 3 décembre 2025 par

Un nouveau film de Jackie Chan arrive sur nos écrans, grâce au distributeur Space Odyssey, ce qui est un événement. Mais l’autre événement est que ce film, The Shadow’s Edge, est vraiment réussi !

Jackie Chan trouve ici son meilleur rôle depuis longtemps, avec un metteur en scène qui exploite à la fois ce qui reste de ses prouesses physiques et ses talents d’acteur lors des scènes dialoguées. Il faut dire que le film part d’une base solide : c’est un remake d’un film de la Milkyway de 2007, Filatures (Eye in the Sky) avec des éléments empruntés à la version coréenne de 2013, Cold Eyes, et que le méchant, comme dans l’original, est incarné par Tony Leung Ka-fai.

Dans cette nouvelle version, le scénario se présente ainsi : confrontée à une bande de criminels capables de falsifier en direct les systèmes de surveillance informatisés. La police de Macao est obligée de demander l’aide d’un vétéran à la retraite, capable, par ses capacités d’observation, de suppléer aux déficiences du système informatique. Une nouvelle recrue, qui partage avec lui un secret difficile à porter, se retrouve chargée de l’aider dans sa mission.

Larry Yang a déjà travaillé avec Jackie Chan (ils ont commis ensemble le très moyen Ride On), mais cette fois il a une structure qui l’aide à mettre en valeur son projet, en reprenant la base du film de Yau Nai-hoi (non seulement réalisateur du film original mais scénariste fréquent de Johnnie To), ainsi que le travail sur la relation entre le mentor et sa disciple, mais en substituant le réalisme affirmé de la version hongkongaise par le côté cool, hérité de la version coréenne, qui ajoute aussi une emphase sur les capacités d’observation hors normes des personnages, à la limite des quasi pouvoirs de Sherlock Holmes. Mais cette version destinée au public chinois repousse les limites du spectacle, en s’amusant aussi avec l’intertexte des Mission Impossible, avec un casse spectaculaire qui ressemble à un hommage survitaminé au film de Brian de Palma, avec une surenchère qui dépasse sans mal les derniers films de la série de Tom Cruise, entre les déguisements, les moyens de fuite originaux, les scènes de combat chorégraphiés et la fluidité des déplacements, chapeautés par la nouvelle génération de l’équipe de cascadeurs et de chorégraphes de Jackie Chan. Et l’argument de vente principale du film est également réussi : contrairement a beaucoup de productions de ces dernières années, le film adapte les scènes de combat à ce que Jackie Chan peut faire à son âge, lui rendant en partie une crédibilité qu’il avait beaucoup perdue dans ses scènes d’action et on retrouve un peu de l’esprit des films qu’il a réalisé lui-même, avec une utilisation maline des accessoires et du décor, au service de mouvements stylisés mais crédibles.

Plusieurs critiques ont présenté le film comme le meilleur de Jackie Chan depuis longtemps et comme le meilleur film d’action de Tony Leung Ka-fai, et c’est sans doute vrai. Mais c’est aussi un film qui essaie de jouer sur d’autres tableaux. Le film originel durait 1h30, le remake coréen 2h ; cette nouvelle version atteint les 2h30, tant il travaille à rajouter des éléments et à développer ses personnages. Si les personnages principaux ont gardé leur surnom du film originel, ils sont assez différents, avec une relation quasi filiale entre le mentor et la nouvelle recrue bien plus développée, notamment avec des scènes où ils doivent littéralement jouer un père et une fille, et la façon dont, malgré leurs conflits, ils se viennent toujours en aide ; et l’antagoniste et ses sept fils adoptifs ont aussi droit à des scènes venant complexifier le fonctionnement de la bande des criminels. De même, le film offre de beaux moments de jeu à Jackie Chan et Tony Leung Ka-fai, dans une scène de repas mêlé de jeu du chat et de la souris, leur demandant de jouer la bonhommie, tout en faisant ressentir les doutes et les calculs qui permettent de développer la tension. Même certaines scènes qui semblent décalquées de l’original, comme des séquences de filature ou une autre tendue entre l’héroïne et sa proie dans l’ascenseur, sont mises en scène autrement, en impliquant des personnages différents, pour éviter l’impression de redite.

Malgré toutes ses qualités, le film présente pourtant des limites : Tony Leung Ka-fai s’est visiblement beaucoup préparé pour le rôle mais certaines de ses scènes de combat ne sont peut-être pas tout à fait nécessaires, aussi bien tournées qu’elles soient. De même, le développement des autres membres de l’équipe de filature, pour sympathique qu’il soit, est un peu superficiel, en particulier le personnage masculin qui tourne autour de l’héroïne, qui passe un peu brutalement de misogyne à gentil garçon prêt à se sacrifier pour celle qu’il aime. On peut aussi remarquer que le réalisateur affirmait vouloir réaliser le film pour mettre en avant les nouveaux moyens de surveillance mais qu’il délaisse assez vite le sujet, les capacités des méchants rendant inutiles les gadgets technologiques, et la paranoïa du principal antagoniste confirmant cette inutilité des procédés modernes de surveillance, pour privilégier le thriller d’action, l’ajout des crypto monnaies apparaissant presque comme un gadget qui date le film. Enfin, si la volonté de complexifier l’intrigue pour la distinguer de ses deux modèles est louable, on constate cependant que le film finit par avoir du mal à gérer ses très nombreux retournements de situations, avec une fin qui s’embourbe un peu par moment et une amorce de suite brouillonne, alors que l’une des grandes forces du film est la fluidité de sa progression. Aucun de ces défauts n’est rédhibitoire, puisque malgré sa longueur on ne s’ennuie pas et que les clichés sont utilisés à bon escient au service de la mise en scène.

Il ne faut pas imaginer qu’on vient voir un film de Johnnie To. Il s’agit vraiment d’une réinvention au service de Jackie Chan, mais on ne doit pas bouder son plaisir tant il est ici à son meilleur depuis au moins un décennie, et tant certaines scènes sont maîtrisées et spectaculaires. Tony Leung Ka-fai est aussi réjouissant en méchant vieillissant redoutable, et il s’offre des scènes de prouesses martiales qui surprennent de sa part et de son âge (le réalisateur affirme que l’idée de départ est d’en faire une version du personnage de Eye in the Sky qui aurait échappé à son destin et se serait réinventé, étonnement conceptualisé comme un mentor mi Hannbal Lecter mi Splinter entouré de ses Tortues Ninja, pour concurrencer la relation père de substitution/fille des héros). On note aussi la présence d’une dimension humoristique dans l’excentricité du personnage principal, avec une justification étonnante de son surnom lors des opérations, puisque le film, pour plaire à tous, ajoute une dimension parfois comique à son intrigue tendue et à ses interrogations morales. Il s’agit bien d’un film somme, qui essaie de combiner les deux films précédents avec un film de Jackie Chan à l’ancienne (on peut même se demander si la présence Wen Junhui (Jun du groupe de Kpop Seventeen) n’est pas d’ailleurs un clin d’œil à la version coréenne, Jackie Chan présentant clairement Ci Sha et Zhang Zifeng comme ses successeurs spirituels, en évoquant leur volonté de se blesser pour le bien du film, à son exemple). Dans le catégorie des films d’action chinois sous influence hongkongaise, c’est sans doute un des plus efficaces de l’année.

Florent Dichy

The Shadow’s Edge de Larry Yang. 2025. Chine/Hong Kong. En salles le 03/12/2025