Interview Heiward Mak (Paris Cinéma)

Posté le 10 septembre 2012 par

Heiward Mak a seulement 25 ans en 2009 quand elle réalise High Noon, sur les traces de sept adolescents d’un lycée à Hong Kong. La caméra, frénétique, à l’instar des sujets qu’elle reprend, présente leur monde au rythme d’un clip musical avec beaucoup d’effets spéciaux. Dans l’envie de tout dire et souvent de choquer le spectateur, l’histoire se déploie à grande vitesse, plutôt en croquis qu’en portrait détaillé. Par Anel Dragic, Victor Lopez et Alexandra Bobolina.

 

Les personnages font face à une réalité disgracieuse et difficile, entre rêves brisés, amours refusées, drogue et violence.  L’amitié de ces garçons sert de base à des situations qui paraissent souvent forcées, mais dans cette approche exclusivement émotionnelle se devine la sincérité des acteurs et du scénario. Beaucoup plus cru que son analogue taïwanais (le producteur a initié le même projet à Hong Kong, en Chine continentale et à Taiwan, l’épisode taïwanais étant réalisé par Lin Shu-Yu, qui a présenté à Paris Cinéma Starry, Starry Night), High Noon est souvent à la limite de l’anecdotique et du mélodrame, mais c’est aussi ainsi qu’il reste fidèle à son public et à son sujet : l’adolescence. Ce premier film respire la jeunesse  à travers les personnages  et à travers son approche à l’image. Sans peur des clichés, Heiward Mak adopte la langue des jeunes et c’est là que se cache la fraîcheur de High Noon.

Voici le témoignage de cette jeune cinéaste pour les lecteurs d’Eastasia.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Le film que je présente cette année à Paris Cinéma, High Noon, est mon premier film. Il s’agit d’un projet initié par mon producteur Eric Tsang, qui regroupe trois films de trois réalisateurs, l’un à Hong Kong – c’est moi –, l’un à Taïwan, et le dernier en mainland (Chine continentale). Nous les avons montrés au Hong Kong International Film Festival il y a quelques années. Après ce film, j’ai écrit pour quelques cinéastes. En fait, avant de réaliser, j’écrivais déjà des scénarii. J’ai fait pas mal de comédies et de films commerciaux. C’est ce qui m’a mené à la réalisation de ce premier long métrage, High Noon. J’ai aussi réalisé un second film, Ex, qui est sorti à Hong Kong l’an dernier, et je suis déjà en train de finaliser mon troisième film, que je vais présenter le 16 août parcours. C’est une autobiographie sur mon parcours de réalisatrice.

Pouvez-vous nous parler de vos premiers courts-métrages, dont Lover’s lovers, qui a remporté plusieurs prix ? Est-ce que cela vous a aidé à monter votre premier long ?

Lover’s lover est mon film de fin d’étude, et j’ai gagné des prix pour ce courts-métrage, notamment le Golden Award du Hong Kong Independent Short Film & Video Awards. En fait, ça ne m’a pas vraiment aidé matériellement, mais cela m’a renforcée mentalement. J’ai gagné en confiance : je savais que je pouvais faire quelque chose dans le cinéma, communiquer avec un public. Cela m’a donné la force de réaliser des vidéos. À l’origine, je n’envisageais pas vraiment de faire des longs métrages. J’ai une formation de graphic designer ! Puis, lors de mes études à la City University de Hong Kong, j’ai rencontré mon professeur, Patrick Tam, qui m’a vraiment guidée, tout comme beaucoup de mes camarades de classe, et m’a aidée à me trouver et à me diriger vers la carrière de cinéaste. Ces années à l’université ont vraiment été très formatrices. Lover’s lover était alors un bon moyen de mesurer mes compétences et de montrer ce que je pouvais faire.

Pour évoquer vos scénarii, pouvez-vous nous parler de votre participation à Men Suddenly in Black 2, ainsi que votre collaboration avec Peng Ho Cheung sur Love in a Puff, que vous avez écrit avec lui ?

Men Suddenly in Black 2 était une production d’Eric Tsang, à qui nous avions envoyé un DVD de Lovers’s lover. Et quand il a fini par le voir, il a demandé à son assistante de m’appeler. Je me suis alors retrouvée dans une pièce avec pas mal de gens qui discutaient de l’histoire de MSIB2. À la base, j’étais juste invitée pour faire quelques commentaires et feedbacks. J’ai donc lu la première ébauche de script, qui n’en était pas encore vraiment un. Quand j’ai évoqué mes idées sur les relations entre hommes et femmes – il s’agit d’une « sex comedy » – Mr. Eric Tsang m’a demandé de rester comme assistante réalisatrice sur ce film et aussi le making of, et également le montage du matériel promo, ainsi que pleins d’autres choses ! De fil en aiguille, j’ai écrit quelques pages de dialogue pour des personnages secondaires lors du casting. Et quand la productrice est passée, elle a trouvé ces dialogues tellement drôles qu’elle les a transmis à Eric Tsang. Il m’a rappelé pour me dire que je pouvais arrêter le casting et peut-être écrire les scènes. J’ai alors commencé à écrire le scénario alors que je ne savais même pas comment faire. Mais j’ai commencé par la rédaction de certaines scènes, en me basant sur le découpage des scènes qui avait été fait, et à force d’écrire, j’ai finalisé le scénario ! C’était vraiment un procédé d’écriture très ouvert, où les producteurs, le réalisateurs et les acteurs discutaient du scénario, on en parlait ensemble afin de rendre l’ensemble plus drôle en incorporant les idées de chacun. J’ai adoré ce procédé !

Love in a Puff, c’est différent ! À l’origine, nous voulions faire une “sex comedy” d’auteur, à petit budget. Peng Ho Cheung en avait marre d’attendre car le projet ne se finalisait pas. Il m’a alors demandé de faire un découpage des scènes, que j’ai fait sur un tableau, et on a commencé comme ça ! Deux jours plus tard, on a écrit le scénario, alors que je ne savais pas encore vraiment quelle direction on prenait. Avec Penh Ho Cheung, nous nous sommes beaucoup interrogés sur les relations entre hommes et femmes, et avons finalement pas mal pioché dans nos propres expériences. Par exemple, je fume et pas lui. Et il s’est demandé pourquoi les femmes fumaient, incorporant dans Love in a Puff ses observations de non-fumeur, alors que de mon côté, j’ai rajouté des détails de mon expérience de fumeuse. J’ai aussi beaucoup dévoilé de ma vie sentimentale dans cette histoire, et je dois dire que j’ai pas mal trahi mon ex dans ce film (rires).

On en arrive donc à High Noon, le film présenté à Paris Cinéma. Vous avez travaillé avec des acteurs assez jeunes sur ce film, comment les avez-vous repérés et dirigés ?

High Noon fut une très agréable expérience de tournage. Je n’ai jamais rencontré autant d’énergie et de jeunesse sur un plateau ! Certains acteurs venaient d’agence de mode, et certains venaient de la rue. Ils jouaient au foot ou au basket dans la rue, et je les ai choisis alors que je passais par là. Le casting a été très important : pour le rôle principal, j’ai dû voir 200 à 300 jeunes avant de le trouver. Certains acteurs amateurs ne comprenaient pas vraiment ce que signifiait jouer la comédie, mais ils le faisaient avec une sincérité inouïe, sans tricher. C’est un jeu basé sur l’honnêteté plus que sur le talent. Et ça marche parce qu’ils ont vraiment 17 ans, et qu’ils parlent naturellement leur langage. Grâce à ces rencontres, j’ai pu me faire une idée concrète de mon sujet dans ma tête. De plus, les personnages, comme l’histoire, sont vraiment tirés de ma propre expérience avec ces jeunes. Ils ont vraiment eu des traumatismes dans leur jeune vie : des amis morts, des bagarres, l’alcool, beaucoup de problèmes sociaux. C’est en leur parlant que j’ai écrit le scénario. Je leur ai juste promis qu’une fois le film terminé, j’allais effacer toutes mes recherches avec eux, toutes les confidences que j’avais enregistrées pour bâtir le film. Ce que j’ai fait. Ils m’ont vraiment fait confiance, et j’ai l’impression que ça les a soulagés de raconter les traumatismes qu’ils ont subis. Certains d’entre eux guérissent d’ailleurs depuis de leurs blessures du passé.

Je dois aussi dire que je connais bien le sujet de la jeunesse, car j’ai été dans cette société, dans ce cercle, quand j’étais plus jeune. Je n’ai pas expérimenté tous ces problèmes, sinon, ma vie serait très chaotique, n’est-ce pas ? (rires). Mais j’ai ressenti tout cela en leur parlant. J’ai essayé de faire passer cela, de parler directement de leurs problèmes au public. Ce que je voulais vraiment faire dans ce film, c’est dire que tout le monde a des problèmes, des blessures dans sa jeunesse, mais le plus important est de trouver comment continuer à vivre et se remettre de tout cela.

Vous vous êtes ensuite remise à l’écriture. Vous avez écrit avec Eric Tsang I Love Hong Kong 2012 qui est une « New Year Comedy » ? Qu’est-ce que ça signifie de réaliser un film de ce genre à Hong Kong, y-a-t-il un cahier des charges intransigeant ou le scénariste a encore une marge de manœuvre ?

En fait, c’est l’un de mes projet préférés, car il n’a qu’une seule contrainte : ça doit être drôle ! C’est le film que tout le monde va voir lorsque les Chinois retrouvent leurs familles au Nouvel An. Par exemple, mes parents ne vont pas au cinéma de l’année, mais vont aller voir le film de Nouvel An. On peut dire de ces films qu’ils ne sont que distraction, mais c’est surtout un moyen de réunir les gens, un moment de partage. Tout le monde en parle, ça renforce la vie sociale, et on peut aussi parler de certains problèmes. Dans I Love Hong Kong, nous avons essayé de faire quelque chose avec Eric Tsang et le réalisateur, Chung Shu Kai, quelque chose de vraiment proche des hongkongais, de leur vie quotidienne. Il y a bien sûr des blagues, de la comédie, mais on parle de la pauvreté, de problèmes politiques, d’éducation… Des sujets que les Hongkongais ont à cœur. De manière comique, nous présentons les problèmes et disons qu’il faut se serrer les coudes pour les résoudre, ou qu’il faut aimer nos enfants. On peut trouver ça simple et naïf, mais je trouve qu’il est important de souligner tout cela, dans un emballage léger et fun.

Quels sont vos « New Year Comedy » de Hong Kong préférées ?

J’adore celle dont je me suis inspiré : I Love Hong Kong ! (rires). Et aussi Eagle Shooting Heroes .

On retrouve Gillian Chung dans Ex, qui a en ce moment quelques problèmes avec la presse, à cause de l’affaire Edison Chen (NDLR « Scandale autours de photos compromettantes impliquant quelques starlettes hongkongaises, qui a pris des proportions hors normes »). Est-ce que c’était difficile de réaliser un film avec elle à ce moment ?

Vous voulez dire à cause de toute l’affaire d’Edison ? En fait, ce film a été réalisé après tout ça, et on l’a un peu envisagé comme son film de « coming out ».

Son agent : Si tu ne veux pas en parler, tu n’es pas obligée…

Non, il n’y a rien, à cacher, c’est bon… Au contraire, je lui ai demandé d’être dans le film, car je ne comprends pas pourquoi, alors qu’ils sont victimes, les acteurs ou actrices devraient être blâmés. Mais surtout, je trouvais qu’elle pouvait faire ce film, qu’elle avait le talent pour le faire. C’est une fille très belle et très douée. Je voulais vraiment qu’elle incarne dans mon film un personnage adulte et mature, et pas uniquement la fille mignonne et gentille, faisant son numéro en chantant quelques tubes. Bref, je ne voulais pas l’utiliser uniquement comme une idole. Je voulais vraiment faire une histoire d’amour qui nous amène dans le cœur de la fille et aller loin dans les émotions de la vie d’une fille : montrer ce que c’est d’aimer et comment survivre à une relation amoureuse. Des gens ont sans doute relié l’affaire au sujet du film, mais en fait, j’ai d’abord pensé mon histoire comme une fiction, écrite sous la forme d’un roman, il y a quelques années. Le lien avec la réalité n’est donc pas intentionnel.

Pour High Noon, c’est le témoignage de jeunes qui vous a inspirée, et vous évoquez souvent votre expérience comme réservoir pour vos scénarii. Mais y-t-il des cinéastes qui vous ont aussi influencée ?

Mon réalisateur préféré est Gus Van Sant. J’ai regardé ses films quand j’étais plus jeune et ils m’ont beaucoup touchée. Ils ont eu beaucoup d’impact sur moi. Trainspotting m’a aussi beaucoup marquée, et m’a vraiment encouragée à faire quelque chose. Tout comme les 400 coups de François Truffaut, que j’avais étudié lors de cours sur l’art français, alors que je ne savais même pas que j’allais devenir réalisatrice. J’avais 17 ans, et ce film m’a fait me poser beaucoup de questions sur l’art, sur le besoin des gens à faire des films. C’est là que j’ai pris conscience que les films n’étaient pas uniquement du divertissement, mais pouvaient être importants et dire des choses sur la société, en enregistrant et transcendant l’atmosphère et les phénomènes de son époque. En ce moment, il devient difficile à Hong Kong de traiter de sujets vraiment locaux. À cause de problèmes d’investissement, les réalisateurs essaient tous d’aller en Chine continentale. L’argent y est plus important. Mais cela nous fait aussi perdre notre personnalité, notre propre appréhension de la ville, et l’on perd les caractéristiques locales. De mon point de vue, même si je peux essayer d’avoir des investissements chinois, je veux vraiment réaliser des films hongkongais, traitant de sujets locaux, qui évoquent notre évolution, notre quotidien. Je ne crois pas que l’artiste ait une responsabilité particulière, autre de celle de dire qu’il est un citoyen, un être humain, et donc que son travail reflète la volonté de dire quelque chose de la société, de la justice. Je ne sais pas si je dois faire un film pour en parler, mais je peux toujours faire des vidéos, écrire des poèmes, pour témoigner de ce que nous vivons à Hong Kong en ce moment. J’essaie d’être la porte-voix de ce que nous traversons à Hong Kong, et qui nous importe énormément.

Propos recueillis par Anel Dragic et Victor Lopez le 04/08/2012 dans le cadre de Paris Cinéma.

Photo : Julien Thialon.

Merci à Simon Hellcoco d’avoir insisté pour que cette belle rencontre ait lieu !

 

 

 

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