MUBI – Secret Sunshine de Lee Chang-dong

Posté le 23 novembre 2021 par

Mubi met en avant, en ce moment, le formidable cinéaste coréen Lee Chang-dong. Après Burning et Poetry, on reparle de Secret Sunshine.

Auteur protéiforme : écrivain, scénariste, assistant, réalisateur (Ministre de la Culture même, en 2003), Lee Chang-dong occupe aujourd’hui une place vénérée en Corée du Sud. Cette stature, il l’a acquise dès son 3ème long (Oasis, primé à Venise en 2002) et confirmée ensuite avec Secret Sunshine (Prix d’interprétation féminine à Cannes en 2007 et fort d’1 700 000 spectateurs sud-coréens à sa sortie en salle). Revenons sur ce 4ème film généreux d’ambivalence et troublant d’émotion.

Tout s’ouvre sur un ciel bleu azur, moucheté de nuages fragiles. Shin-ae, 30 ans, s’avance avec son petit garçon Jun vers Miryang, bourgade du sud-est de la Corée du Sud, à 50km de Busan. Pour les coréanophones, les habitants se démarquent par leur accent, alors parfaitement maîtrisé par Song Kang-ho, interprète d’un natif local. Véritable « ville ordinaire avec des habitants ordinaires », tel que la définit Lee, « Miryang » signifie en coréen « Ensoleillement secret » / « Secret sunshine« . Le récit déroulera, entre naturalisme et symbolisme, la quête de Shin-ae vers cette illumination cachée. Son entrée, depuis une dépanneuse tirant sa voiture, annonce d’emblée les coups d’arrêt et les obstacles auxquels elle va devoir faire face, au sein même de cette ville provinciale.

Si Shin-ae quitte Séoul, c’est pour s’installer dans la ville natale de son mari, décédé mystérieusement. Miryang ne donne pas son nom au film que pour son sens équivoque. L’endroit, son atmosphère, ses habitants, ses différents lieux clés occupent une place déterminante, dans l’intrigue et la mise en scène, au point d’apparaître comme le principal antagoniste. Sans divulgâcher les différents événements pivots et qui vont contraindre Shin-ae à affronter un véritable chemin de croix, chaque épreuve morale, spirituelle et psychologique qu’elle affronte bute justement contre l’indifférence apparente des lieux face à ses malheurs.

Les choix esthétiques se nourrissent d’un double imaginaire : christique (Shin-ae découvrant la foi protestante et entretenant un dialogue avec Dieu) et prosaïque. La symbolique christique se manifeste dans l’architecture même du scénario (inspiré de la nouvelle Histoire d’un ver de Yi Chong-jun parue en 83) : Shin-ae va être confrontée à la triple mort métaphorique du père, du fils et du saint esprit. Tout l’enjeu dramatique du personnage tenant dans l’avènement ou non du « Amen » , de la paix intérieure et du pardon. Embrassant ces figures religieuses dans son film, Lee Chang-dong ne s’en sert jamais ni comme faire-valoir culturel ni comme finalité moraliste. Il le déclare lui-même avec beaucoup de sérénité : « Je n’ai pas fait ce film pour transmettre au spectateur un message préconçu » . De sorte que, peignant frontalement la communauté chrétienne provinciale, il s’est vu vertement critiqué par les protestants sud-coréens à la sortie du film.

Si l’auteur se fond dans l’imaginaire religieux pour tracer l’arc dramatique, c’est pour faire corps avec Shin-ae. Pour s’en convaincre, par-delà le film, il suffit de le voir sur son tournage : la façon, y compris dans les moments de doute, dont il est en empathie avec son actrice, Jeon Do-yeon, foudroyante de variété dans sa palette d’émotions. C’est donc muni des armes de son personnage qu’il brosse les contours de cette mise au tombeau, d’une femme qui descend en enfer, à ciel ouvert. Pour mieux renaître ? C’est à ce désir de rédemption, de paix recouvrée que tout le film tend et sur lequel se cristallise l’attention du spectateur.

L’autre réservoir esthétique, inverse, est plus prosaïque. En ce sens, Lee Chang-dong affirme sa position d’auteur au cœur même de la mise en scène. Ses choix de réalisation et de montage ne cèdent rien au mysticisme. Il est purement phénoménologue, capteur du visible, de l’audible et de rien de plus. Cette propension à saisir le réel le plus brutalement possible permet au spectateur d’interpréter les signes disséminés, captés par de nombreux plans filmés en caméra à l’épaule. Et ainsi de se faire sa propre interprétation de l’intrigue, comme dans les œuvres des frères Dardenne ou de Farhadi. Chez ces cinéastes, la mise en scène refonde les articulations du scénario dans la chair du réel, sans surligner la symbolique. En maintenant toujours la bonne distance pour laisser le champ libre au spectateur d’interpréter les signes, Lee Chang-dong fait de chaque matière et de chaque manière un potentiel dramatique. C’est sa façon humaniste de mettre les spectateurs et ses personnages à la même hauteur, sans surplomb, déclarant lui-même qu’il s’intéresse davantage aux humains qu’aux allégories.

C’est par cette approche juste et sensible que Secret Sunshine trouve sa profonde incandescence. Flaubertien dans sa tendance à portraiturer l’humanité avec trivialité et tragédie, empruntant à la littérature sa subtilité de représentation, les personnages se révèlent dans leur ambivalence, leur complexité, sans être jugés par le récit. Jong-chan, interprété avec énergie et retenu par un Song Kang-ho au sommet de son raffinement, est provocateur mais sentimental ; le maître d’école est manipulateur mais salutaire ; Shin-ae est orgueilleuse mais fragile… Autant de traits de caractère qui se croisent et entrent en conflit mais qui ne corsètent jamais les personnages sous des étiquettes. Le soleil secret du titre se loge aussi là-dedans : dans la faculté lumineuse du film à dresser avec ampleur des personnages vaillants, malgré l’aliénation dramatique des événements.

Flavien Poncet

Secret Sunshine de Lee Chang-dong. Corée du Sud. 2007. Disponible sur Mubi.

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