Cannes 2018 – Mirai, ma petite sœur de Hosoda Mamoru : Dans le silence du monde

Posté le 16 juin 2018 par

Hosoda Mamoru continue d’explorer la famille à travers des variations d’échelle, de corps ou d’espace-temps. Dans Mirai, ma petite sœur, il nous dévoile l’univers d’un petit garçon qui doit découvrir sa place dans sa famille à l’aune de la naissance de sa petite sœur. Le cinéaste revient à la douceur et la naïveté de l’enfance pour nous plonger dans une mélancolie universelle et existentialiste.

Kun est un petit garçon qui s’ouvre à la vie dans le cocon que lui ont créé ses parents. Son monde se voit bouleversé du jour au lendemain avec l’arrivée de sa petite sœur, Mirai. Pour grandir et accepter sa nouvelle situation, le garçon va vivre une aventure introspective et fantastique. Ce qui frappe dès les premières scènes de Mirai, c’est le souci de Hosoda dans l’animation de Kun. On sent un soin et un sens du détail formidable qui rend chaque expression, chaque mouvement du garçon, chaque image aussi fascinante que belle. Le métrage s’applique dans un premier lieu à donner vie à ce garçon de manière très juste, et précise. C’est la grande réussite de son auteur dont les œuvres précédentes lui ont permis d’atteindre cette étonnante maîtrise des corps et des visions enfantines. On sent le désarroi et la fragilité de Kun par un simple plan large où le garçon trébuche. Ou quand il s’y reprend à plusieurs fois pour attraper des objets. Cela peut sembler futile devant le travail que cela nécessite pour que ces images nous parviennent avec une telle fluidité et une telle précision, pourtant c’est bien là le cœur du film. Mirai nous propose d’entrer dans l’esprit d’un petit garçon japonais et dans la vie de sa famille.

Le dispositif de Hosoda semble similaire à celui des ses précédents métrages : le garçon trouve une porte vers l’imaginaire au sein de son quotidien, au sein du jardin de ses parents. Il y a encore une fois ce jeu avec les espaces physiques prosaïques et les espaces virtuels/oniriques/fantasmagoriques. Mais une variation s’opère dans Mirai. Le garçon ne va pas vraiment dans un autre monde, il découvrir son propre esprit, il découvre son propre monde, et prend conscience de son existence. C’est là que réside la discrète mais assez folle ambition du métrage. Un jeune garçon prend conscience qu’il existe indépendamment de ses parents mais qu’il s’inscrit également dans un ensemble plus grand, qui est sa famille, le Japon voire l’humanité. On pense aux Enfants Loups qui abordait également le sujet de l’héritage, de l’inné ou l’acquis, de la part des parents dans leur enfant. Mirai se situe à une autre échelle, au-delà de la cellule familiale où il existe un espace-temps beaucoup plus vaste.  Ainsi, la petite sœur de Kun, qui se nomme Mirai (littéralement « futur » en japonais) lui apparaît pour lui faire comprendre qu’il ne vit pas dans sa tête, ce qui est le magnifique paradoxe sur lequel repose le métrage. On oscille entre les images mentales, et les images plus concrètes. Ce jeu de niveau se retranscrit également dans l’organisation de l’espace au sein du film. L’ensemble de l’œuvre se déroule dans l’appartement des parents de Kun qui a une architecture significative, d’ailleurs Hosoda a fait appel à un architecte pour trouver le design parfait. Cet appartement contient plusieurs niveaux, dont trois pertinents. Le plus bas, qui est le terrain de jeu de Kun, puis le jardin, et enfin l’espace de vie avec ses parents (cuisine et chambre). Nous passons d’une strate à l’autre par des travellings qui nous font justement épouser le regard du garçon sur son monde, il est continu (par le mouvement) mais pourtant fragmenté (par l’image). Il y a donc pas vraiment de limites entre ces espaces pour lui, c’est ce qui lui permet de voyager dans son propre esprit, et a fortiori dans le temps. C’est bien là le pouvoir de l’enfance.

Ce pouvoir lui permet d’être conscient petit à petit de sa place, et donc de ses responsabilités. Les différents voyages oniriques répondent à des problèmes de l’enfance, d’abord la jalousie, puis l’apprentissage, puis l’abnégation et la conscience de soi. Hosoda nous montre comment un enfant passe d’être sauvage à un être sociable, tout cela avec une grande mélancolie car il ne hiérarchise pas les conditions. Grandir, c’est perdre un peu des pouvoirs de liberté de l’enfance, donc souffrir en affrontant le réel. Le métrage s’accorde au rythme du garçon, jusqu’au vertige final ou il ne peut plus rester un petit garçon. Mirai montre que le moindre détail joue dans l’équilibre du film comme dans l’équilibre d’une famille. Le climax du film est saisissant autant parce qu’il évoque la puissance émotionnelle par des emprunts à ses films précédents que parce qu’il concentre l’ensemble des enjeux dans des moments clés de l’existence des différents membres. Hosoda par une virtuosité presque invisible touche l’indicible. Dans son dernier quart, le film montre des images qui résonnent en chacun comme les souvenirs d’une vie future. Le cinéaste au sommet de son art nous emmène vers une épiphanie émotionnelle aussi naïve que sincère, qu’on ne peut qu’accepter devant une telle beauté incisive.

Si nous pleurons toujours la mort de Takahata, nous pouvons au moins sécher nos larmes le temps d’une œuvre devant les propositions sublimes que nous offre Hosoda. Car ce sont les visions douces-amères du passé qui nous laissent entrapercevoir le possible éclat du futur.

Kephren Montoute

Mirai, ma petite sœur de Hosoda Mamoru. Japon. 2018. Sortie en salles le 26/12/2018

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