DVD – ENTRE 2 RIVES DE KIM KI-DUK (CRITIQUE + ENTRETIEN)

Posté le 20 janvier 2018 par

Kim Ki-duk a fait son grand retour avec Entre 2 rives, sa première sortie hexagonale depuis Pieta en 2013. On retrouve un réalisateur moins radical (mais peut-être tout aussi subversif) pour ce pamphlet contre la propagande politique et pour un rapprochement – pour l’instant peu probable – entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, à découvrir en DVD chez Blaq Out depuis le 1er décembre dernier. L’occasion de revenir sur le film avec un entretien avec son réalisateur.

BANDE-ANNONCE

CRITIQUE

Entre deux rives est inspiré d’une histoire vraie. Il y a de cela vingt ans, Kim Ki-duk a vu à la télévision les images d’un pêcheur nord-coréen, nu sur sa barque, quittant la Corée du Sud et rejoignant sa contrée natale, au cri de “Hourra! Hourra!”. Des images que Kim Ki-duk reprend à son compte pour raconter l’histoire de ce pêcheur, mari et père de famille, dont le bateau a malencontreusement dérivé en Corée du Sud. Comme la procédure sud-coréenne l’oblige, ce pêcheur, Nam Chul-woo (interprété par Ryoo Seung-bum), est bien vite considéré comme un espion par les autorités. A coup d’interrogatoires musclés, de passages à tabac et de tortures morales, Nam Chul-woo doit prouver qu’il n’est pas un espion pour espérer rentrer auprès des siens. Face à un inspecteur zélé prêt à tout pour casser du communiste et à des autorités qui rechignent à laisser un Nord-Coréen retourner dans “l’enfer” juchéen, Nam Chul-woo ne peut compter que sur son protecteur – une sorte de garde du corps payé pour s’assurer que ses droits ne sont pas bafoués et qu’il n’est pas maltraité.

De Séoul, nous ne verrons presque rien. Dès sa détention, Nam Chul-woo préfère fermer les yeux pour ne pas voir à quoi ressemble la Corée du Sud. Il préfère rester aveugle pour ne pas voir ce capitalisme tant honni. C’est cet aveuglement, issu de l’idéologie politique, que veut dénoncer Kim Ki-duk. Un aveuglement équitablement partagé par les Sud-Coréens qui ne conçoivent pas qu’un Nord-Coréen veuille vivre sous le régime juchéen. Quitte à choquer et s’attirer les foudres de ses compatriotes, Corée du Nord et Corée du Sud sont mises dos à dos. Quelles différences entre les interrogatoires à Séoul ou au nord du 38è parallèle ? Sommes-nous tous des pêcheurs pris dans les filets du pouvoir et de l’idéologie politique ? Sans artifice, Kim Ki-duk instaure une réflexion qui ne laisse aucun doute au spectateur : il est résolument hostile à tout pouvoir et cherche justement à ouvrir les yeux des aveugles. Le mythe de la caverne de Platon revisité.

Le doute s’installe peu à peu dans l’esprit de Nam Chul-woo, pris dans un système politique kafkaïen où chacun de ses actes, chacune de ses pensées sont interprétés de toutes les manières possibles. Dressage et infantilisation sont les deux mamelles du pouvoir. On évoque souvent l’infantilisation des Nord-Coréens par le régime juchéen, avec ce culte du “papa” qu’il soit Kim Il-sung, Kim Jong-il ou Kim Jong-un. Une infantilisation très perceptible dans les films nord-coréens. Une infantilisation également présente dans la société de consommation sud-coréenne – où le citoyen est vu comme un consommateur pulsionnel. Sacré dilemme ! La force d’Entre deux rives est justement de montrer un Kim Ki-duk moins coup de poing que dans ses dernières productions (les fantastiques Moebius et One on One). Face à un conflit politique omniprésent depuis 1950 et un pays coupé en deux, Kim Ki-duk s’impose comme un médiateur quelque peu utopique mais qui ne délaisse pas le tragique.

Kim Ki-duk s’est-il vraiment assagi avec Entre deux rives ? Il est moins démonstratif et provocateur que dans ses dernières réalisations (Pieta, Moebius et One on One) mais n’en garde pas moins son côté subversif. La première scène d’Entre deux rives est justement du Kim Ki-duk pur jus : dans sa maison, au petit matin, Nam Chul-woo couche avec sa femme – devant les yeux de leur filles… et de leurs pères : les éternels portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il. C’est pour de telles scènes qu’on aime ce cinéma.

INTERVIEW 

Quel est le point de départ d’Entre deux rives ? Vous êtes-vous basé sur des faits réels ?

Le point de départ du film remonte à il y a 30 ans, quand j’ai vu au journal télévisé un pêcheur nord-coréen retournant en barque dans son pays, complètement nu, en criant “Hourra, Corée du Nord !”. Comme dans mon film, il était entré en Corée au Sud et on s’était rendu compte après enquête que ce n’était pas un espion. On l’avait donc renvoyé au Nord. Cette scène a été un choc pour moi, je me suis alors rendu compte de ce qu’était l’idéologie. Je me suis dit qu’un jour je ferai un film sur ce thème.

Vous abordez pour la première fois de façon aussi frontale un sujet purement politique. Pourquoi maintenant ?

Quand j’ai commencé à tourner Entre deux rives, il y a eu de grands troubles avec la Corée du Nord – et c’est toujours le cas. La Corée du Sud a toujours peur que la Corée du Nord passe à l’attaque. C’est un sujet problématique et une période délicate entre la Corée et des pays comme les États-Unis. J’avais envie de pousser les spectateurs à se poser la question sur nos responsabilités, sur ce qu’on peut faire pour régler la situation. La Corée du Nord n’est pas la seule responsable dans ce conflit.

C’est votre second film sur la Corée du Nord après The Coast Guard en 2002. Votre vision de ce pays a-t-elle évolué entre ces deux films ?

Dans The Coast Guard, je voulais surtout montrer les idées fixes et obsessionnelles sur la Corée du Nord. Avec Entre deux rives, j’ai voulu montrer les doutes mutuels sur les responsabilités des deux pays dans ce conflit.

Les pouvoirs dominateurs de Corée du Sud et Corée du Nord sont mis dos à dos dans votre film : pour vous, tout pouvoir étatique se vaut ?

Oui, tous les pouvoirs étatiques se valent car ils sont basés sur une idéologie. Or, on peut toujours douter d’une idéologie. C’est inévitable. C’est un problème universel, pas seulement un problème coréen. J’ai d’ailleurs une question pour vous : avant de voir ce film, pensiez-vous que le conflit coréen était du seul ressort de la Corée du Nord ? [Après une réponse négative d’EastAsia] Et que pensez-vous du rôle des Etats-Unis ? De l’Europe ? Des Nations Unies ? Les Nations Unies jouent un rôle négatif car elles donnent une très mauvaise image de la Corée du Nord – et je dis cela sans être pro nord-coréen. J’ai toujours un pincement au cœur quand je vois les membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies voter à main levée pour désapprouver les actions de la Corée du Nord, sans jamais donner d’explications. Tant que les choses continueront ainsi, le problème de l’armement nucléaire de la Corée du Nord perdurera. Il faut ouvrir le dialogue entre les pays parties prenantes.

Moebius et One on One étaient des films très particuliers, presque expérimentaux. Entre deux rives est moins radical. Vous êtes-vous assagi ?

Comme je l’ai dit pendant une interview à Venise, One on One parle de la société et de la politique en Corée. J’ai réalisé ce film dans un accès de colère suite à la défaite de Moon Jae-ri alors qu’il aurait dû être élu président. Il fallait que je parle de l’esprit de contradiction chez le peuple coréen. Il s’agit donc bien d’un film politique. Quant à Entre deux rives, c’est un autre film politique d’une portée plus vaste puisqu’il traite à la fois de la Corée du Sud et du Nord.

Comme dans One on One, on voit beaucoup de scènes d’interrogatoire, comme un symbole du pouvoir oppresseur. Comment abordez-vous le tournage de ces scènes ?

Je me suis inspiré de véritables interrogatoires de Nord-Coréens – réfugiés ou soupçonnés d’espionnage. C’est encore plus cruel dans la réalité que dans le film.

La scène dans laquelle Chul-woo se retrouve les yeux fermés dans une rue bondée de Séoul est impressionnante. Comment l’avez-vous tournée pour qu’elle soit si puissante et anxiogène pour le spectateur ?

Que vous me parliez de cette scène montre que j’ai réussi mon film ! C’est la scène la plus triste et la plus cruelle du film. On fait voir à Chul-woo le résultat du capitalisme. Les Sud-Coréens pensent que le fait de voir les rues de Séoul peuvent lui faire changer d’avis et ne pas retourner au Nord. Or, ce qu’il voit là est considéré comme un crime au Nord. Cette scène est le meilleur reflet de la situation actuelle. C’est moi qui ai filmé cette scène. Je n’ai pas usé d’artifices ni de technique particulière mais j’ai délibérément placé la caméra au niveau des yeux de l’acteur.

Que pouvez-vous nous dire de vos prochains projets, Time of Humans et Who is God? ?

Je viens de finir le tournage de Times of Humans – qui comprend plusieurs acteurs japonais. Morale, logique, rationalité. Avec ce film, j’essaie de percevoir l’homme vu par la nature, par-delà les concepts de rationalité, de moralité et de logique. Ce n’est plus le regard de l’homme sur l’homme. Ce sera l’un de mes films les plus cruels mais aussi sacrés : [en parlant en anglais] violence and beauty. Cela fait longtemps que je voulais réaliser un tel film. Le projet Who is God? est actuellement arrêté. Je devais le tourner en Chine mais à cause des problèmes géopolitiques avec la Corée du Sud, cela n’a pas été possible.

Vous êtes l’un des plus grands représentants du cinéma indépendant coréen : comment voyez-vous son évolution ?

Bien que mes films soient réalisés avec un budget de cinéma indépendant, j’estime qu’ils peuvent être porteurs de messages qui supplantent le cinéma grand public. Car j’ai l’ambition de proposer des messages d’envergure malgré des moyens limités. C’est, je pense, ce qui fait la grandeur du cinéma indépendant. Je veux dire, un petit budget n’empêche pas de faire un cinéma qui est grand par son message.

La situation va de mal en pis pour le cinéma indépendant coréen. Chez nous aussi, l’argent des majors est devenu nécessaire pour monter un film indépendant. Vous avez dû vous en apercevoir, en tant qu’experts du cinéma asiatique, que notre industrie est en train de régresser. Les cinéastes se copient et se répètent. On désespère de voir arriver les nouveaux Bong Joon-ho, Park Chan-wook, Lee Chang-dong ou encore – comment s’appelle-t-il déjà ? – Hong Sang-soo. Ce constat m’attriste, évidemment.

Nous demandons à chaque réalisateur que nous rencontrons de nous parler d’une scène d’un film qui l’a particulièrement touché, fasciné et de nous la décrire en nous expliquant pourquoi. Pouvez-vous nous parler de ce qui serait votre moment de cinéma ?

Dans L’Homme irrationnel de Woody Allen (2015), Joaquin Phoenix joue le rôle d’un professeur de philosophie qui s’ennuie dans la vie. À un moment, il comprend que l’envie de tuer quelqu’un lui donne envie de revivre. Cette scène m’a beaucoup marqué.

LE DVD

Synopsis

Sur les eaux d’un lac marquant la frontière entre les deux Corées, l’hélice du bateau d’un modeste pêcheur nord-coréen se retrouve coincé dans un filet. Il n’a pas d’autre choix que de se laisser dériver vers les eaux sud-coréennes, où la police aux frontières l’arrête pour espionnage. Il va devoir lutter pour retrouver sa famille…

COMMENTAIRE

Toujours aussi prolifique, Kim Ki-duk (PRINTEMPS, ÉTÉ, AUTOMNE, HIVER… ET PRINTEMPS) s’attarde ici sur la relation complexe entre les deux Corées en refusant tout manichéisme. Un drame politique et humain traité avec l’énergie d’un thriller, avec l’incontournable Ryu Seung-Bum dans le rôle principal (CRYING FIST, THE AGENT).
  EN SUPPLÉMENTS 
    • Entretien avec le réalisateur
INFORMATIONS TECHNIQUES
1H50 ● ZONE 2 ● COULEUR ● 2.35 ● VO 2.0 ET 5.1 ● SOUS-TITRES FRANÇAIS

LIEN D’ACHAT
http://boutique.blaqout.com/

Propos recueillis par Marc L’Helgoualc’h et Elvire Rémand à Paris le 26/06/2017.

Traduction: Eun-mi La.

Entre 2 rives de Kim Ki-duk. Corée. 2016. En DVD le 01/12/2017.

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