L’Etrange Festival 2017 – FluidØ de Shu Lea Cheang (critique + entretien) : Libérez les fluides

Posté le 30 septembre 2017 par

Âmes pudiques, s’abstenir : avec son nouveau film, Shu Lea Cheang (I.K.U) entend vous mettre des fluides plein des yeux. Dans un feu d’artifice éjaculatoire, FluidØ (prononcer Fluid Zero) a confronté le public de L’Etrange Festival 2017 au sexe dans ce qu’il a de plus brut… et de plus politique.

En 2060, le sida a été rendu inoffensif. Cependant, les porteurs du virus ont subi une mutation et leur sperme s’est transformé en une drogue extrêmement addictive. Tandis que le gouvernement cherche à arrêter ceux qui sécrètent cette substance, l’industrie pharmaceutique s’y intéresse de près…

Avec son omniprésence d’organes génitaux en gros plans et d’éjaculations généreuses, on aurait vite fait de penser que FluidØ n’est pas une œuvre à mettre devant tous les yeux… et pourtant, c’est ce que le film voudrait. Au-delà de son contenu très explicite, il entend en effet transmettre un message fort, et pour cause : il s’inscrit dans la post-pornographie, un mouvement artistique qui utilise des représentations pornographiques afin d’interroger sur des questions politiques ou sociales. Ainsi, ce ne sont pas les limites du sexe que Shu Lea Cheang cherche à repousser ici, mais bien celles de sa perception. Exit donc les pratiques marginales ou extrêmes : à quelques exceptions près, nous nous concentrons sur des actes qui composent la vie sexuelle de tout un chacun, bien que dans un contexte beaucoup moins intime et plus… démonstratif. Difficile de détourner le regard lorsqu’un pénis en érection occupe toute la largeur de l’écran, pourtant seule une minorité du public pourrait prétendre n’en avoir jamais vu de près…

Là où, en revanche, l’œuvre fait preuve de sa diversité, c’est dans le choix de ses acteurs – ou devrait-on dire de ses performeurs. On y retrouve des personnages de toutes origines, toutes morphologies, toutes identités de genre et toutes orientations sexuelles. C’est ici, entre les revendications féministes d’une femme ne s’épilant pas et les ambiguïtés émancipatrices de personnages transgenres ou non-binaires, que se ressent le plus le caractère engagé du métrage, et sa volonté de secouer les représentations réductrices voire oppressives que l’on voudrait nous imposer. Pour autant, son message ne s’arrête pas là : il réapparaît dans le bras de fer que se livrent le gouvernement et l’industrie pharmaceutique concernant l’appropriation de la drogue, ou encore dans la démarche même de placer le sida au centre de l’intrigue, comme un point de pivot qui inverse ici sa fonction inhibitrice sur la sexualité de la société – tout en restant, en fin de compte, facteur de marginalisation.

Ajoutons à cela le fait que FluidØ a un style qui lui est propre, de son contexte science-fictionnel à son identité visuelle pop et parfois absurde, et on comprend bien vite que son objet n’est pas l’étalage gratuit de sexe en vue de l’excitation, mais bien l’interpellation du public et l’affranchissement joueur des conventions. En présentant aussi frontalement la jouissance à l’écran, le film incite le spectateur à jouir lui aussi, bien que de façon plus chaste, de ce visionnage, et à lever le voile d’hypocrisie qui voudrait le faire détourner le regard. Il est certain qu’une telle audace ne sera pas appréciée de tous, et que la provocation qu’elle constitue semblera outrancière à certains. Pour autant, elle fait du dernier-né de Shu Lea Cheang une œuvre à part, à la fois décomplexée et engagée, crue et ludique, légère et complexe à appréhender, qui sera certaine de ne pas laisser indifférent.

Lila Gleizes

 

Entretien avec Shu Lea Cheang

Shu Lea Cheang est une artiste multimédia d’origine taïwanaise, aujourd’hui basée à Paris. En parallèle du cinéma, elle s’est faite connaître pour ses installations artistiques et ses projets web. FluidØ est son troisième long-métrage.

Avant d’aborder le film, pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ? Vous n’êtes peut-être pas connue de tous les cinéphiles, mais vous êtes une artiste multimédia très complète.

J’ai étudié le cinéma à New York et j’y ai vécu dans les années 80 et 90. J’ai des liens avec le cinéma indépendant new-yorkais mais je suis passée aux installations vidéo puis internet. J’ai monté un site, des installations multimédias et cybernétiques, et des performances impliquant de nombreuses personnes. En fin de compte, dans ma carrière je n’ai fait que trois longs-métrages, car faire un film demande beaucoup d’argent et de temps.

De là, comment aboutit-on à FluidØ ? Quelle idée a été à l’origine de ce film ?

J’ai fini mon second film, une production japonaise appelée I.K.U, en 2000. Le film a été diffusé pour la première fois au festival Sundance, puis au Festival international du film de Copenhague. A ce moment-là, j’ai rencontré Zentropa, le studio de Lars Von Trier. A l’époque, ils avaient une section appelée Puzzy Power, et ils voulaient produire des films pornographiques conçus par des féministes, donc ils m’ont demandé si j’avais une proposition à leur faire, et c’est là que le concept de FluidØ est né.
Je pense que l’idée trouve sa source dans mes souvenirs et ma tristesse vis-à-vis de l’épidémie de sida à New York dans les années 80. J’en ai vraiment souffert, beaucoup de mes amis proches sont morts du sida, et bien sûr il y avait des manifestations avec Act-Up. J’étais assez impliquée vis-à-vis de cette épidémie et je pense que d’une certaine manière, quand j’ai écrit le scénario en 2000, je pensais énormément à la crise du sida et à comment un virus avait pu muter jusqu’à devenir un tel problème de société.

Le projet s’est donc lancé en 2000. Est-ce qu’il a évolué au fil des années ?

Oui, il m’a fallu 17 ans pour finir ce film. Ce qui s’est passé, c’est qu’après que j’ai élaboré le scénario avec Puzzy Power en 2000, ils ont fait faillite sans avoir pu produire mon film. Je suis donc passée à un autre producteur au Danemark mais finalement cela ne s’est pas fait. J’ai malgré tout utilisé le concept de FluidØ dans mes travaux : j’en ai fait des installations et des performances. Finalement, en 2014 j’ai fini par parler avec Jürgen Brüning, un producteur allemand que je connaissais à Berlin, et qui fait des films à très bas budget. Je lui ai parlé de mon projet, même si les gens ont tendance à avoir peur car c’est un concept de science-fiction et les films de science-fiction coûtent généralement cher. Je lui ai dit que je voulais vraiment faire ce film et que je trouverai des moyens de réduire les coûts. Comme il a aimé le script, nous avons commencé à collaborer dès 2014 et il nous a fallu trois ans pour trouver l’argent et faire le film.

Quels sont les liens entre FluidØ et vos précédents travaux ?

Depuis 2000 j’ai toujours essayé de faire ce film, mais comme ce n’était pas possible j’ai utilisé le concept pour différentes œuvres. Par exemple, je m’en suis servi pour faire des castings sous forme de performances publiques. J’ai aussi fait un trailer qui a été diffusé en Norvège en 2004.

Il y a des thématiques politiques et sociales très fortes dans FluidØ, par exemple la diversité des corps, la non-binarité des genres, ou tout simplement le plaisir féminin… quel est le message que vous voulez faire passer ?

C’est vrai, dans FluidØ nous avons essayé d’inclure des individus représentant une grande diversité. Pour moi, c’est tout simplement la réalité à laquelle je suis confrontée. Je pense aussi que dans beaucoup de cercles LGBTQ, les gens voudraient catégoriser : les films lesbiens, les films gays… Dans ce film, je mélange tout, l’éjaculation masculine aussi bien que féminine, et je travaille avec beaucoup de personnes non-binaires… Plusieurs de mes travaux traitent des personnes transgenres. L’un de mes projets, que j’ai développé en 1999 au musée Guggenheim à New York, s’appelait Brandon en référence à Brandon Teena (ndr – un jeune homme qui a été violé et assassiné en 1993 après que la presse a révélé qu’il était transgenre) et parlait des personnes transgenres dans le cyberespace. Quant à FluidØ, je pense qu’aujourd’hui les gens sont plus ouverts aux questions de genre et d’orientation sexuelle : ce n’est plus aussi hétéronormé et binaire qu’avant, ce qui est bien. Cela m’a permis de recruter beaucoup de performeurs berlinois très connus. Bien sûr, je n’ai pas écrit le script en ayant une personne précise en tête, mais au bout du compte j’ai été capable de rassembler beaucoup d’artistes.

Et comment avez-vous trouvé ces acteurs ?

J’avais travaillé à Berlin à plusieurs reprises donc je connaissais cette communauté. Mon producteur, Jürgen Brüning, organise le Porn Film Festival à Berlin, du coup nous connaissons beaucoup de personnes queer et de performeurs post-porn. Cependant, comme le script de FluidØ prévoyait un large casting, la recherche d’acteurs nous a pris deux ans. Nous avons fait plusieurs types de castings sous forme de performances publiques. Finalement, nous avons pu rassembler beaucoup d’acteurs qui sont relativement actifs à Berlin : ils ont leurs propres spectacles, ils font leurs propres films… C’est une communauté très active avec une attitude très positive vis-à-vis du sexe.

Est-ce que cela a influencé votre choix de tourner à Berlin ?

En vérité, en écrivant le film pour le Danemark au début, j’ai toujours pensé que je voulais tourner dans un pays nordique. Je pensais qu’il devait y avoir de la neige, du blanc partout… Au final, cela s’est fait avec mon producteur allemand, qui est basé à Berlin, donc c’était plus simple pour moi de trouver des collaborateurs et des ressources sur place, et nous avons fini par y tourner le film.

Vous qui avez un parcours très multiculturel, pensez-vous qu’il est plus facile de produire ce genre de films dans certains pays ?

Oui, j’ai fait mon premier long-métrage à New York, et à l’époque j’ai pu obtenir beaucoup de financements, notamment de la télévision. Mon second film, I.K.U, a été fait à Tokyo avec un producteur japonais qui l’a sponsorisé. Avec FluidØ nous avons rencontré des problèmes de censure, et des difficultés pour obtenir une classification. Le film est sur le point de sortir en Allemagne mais nous n’avons pas pu obtenir de visa avec interdiction aux moins de 18 ans (ndr – différent de la classification en tant que film pornographique), et il est totalement impossible qu’il soit distribué au Japon. Avec ce film-là, c’est plus compliqué que les autres films en termes de distribution, même si on arrive quand même à quelque chose. Je considère que je n’ai pas fait de film en Asie, je suppose que c’est parce que je ne rentre pas dans la norme là-bas.

Justement, quelle diffusion envisagez-vous pour le film ?

Je pense qu’en France ce sera difficile. On va le sortir en Allemagne, et nous avons également un bon distributeur dans les pays nordiques, qui distribue des artistes indépendants comme Gaspar Noé. Je pense que la France est un peu plus conservatrice et qu’il y a plus de pression publique. Je suis amie avec Virginie Despentes et en 2000, quand elle a sorti son film Baise-moi, j’ai aussi sorti I.K.U. Baise-moi n’a pas eu de classification à l’époque donc il était difficile de le distribuer. I.K.U a été diffusé au MK2 Beaubourg pendant un temps, mais je pense que pour FluidØ, dans le climat actuel, cela va être plus compliqué.

Vous pensez que la réception de vos films a évolué depuis 2000 ?

Ce qui est très intéressant, ce sont les gens qui arrivent à se procurer mes films et les aiment vraiment. Mon précédent film, I.K.U, remonte à de nombreuses années, mais il est encore diffusé, encore vu, c’est devenu une sorte de culte sur internet, on dit que c’est un classique cyberpunk. Bien sûr, pour FluidØ, cela prendra encore du temps avant que les gens ne l’apprivoisent.

Autant FluidØ a un contenu très sexuellement implicite – sans doute plus que certains films pornographiques – autant il ne paraît pas vulgaire. Comment arrive-t-on à ça ?

En faisant ce film, nous nous sommes vraiment mis d’accord sur le fait que nous ne réalisions pas un film pornographique mais un film sexuellement explicite. C’est un film qui confronte son public, et je veux qu’il soit montré au cinéma, à un public mixte. Bien sûr, c’est un film difficile à accepter, même au sein de la communauté queer, mais je pense qu’il est important de le montrer aux spectateurs lambdas. Ce qui est intéressant, c’est que le film représente des actions banales : uriner, éjaculer… ça fait partie de la vie des gens, ce n’est pas obscène. Cependant, je pense que comme le film vous y confronte, que vous avez à voir ces actes, cela peut révolter. Mais lors d’une autre projection, des membres du public sont venus me voir pour me remercier d’avoir fait film aussi libérateur. Au bout du compte, je veux dire que les fluides sont une libération, que l’éjaculation est un acte d’émancipation.
Au final cela revient à l’épidémie de sida, à cause de laquelle on s’est mis à utiliser des préservatifs, à être très attentifs à ne pas transmettre de fluides. Bien sûr, c’est ce qu’il faut pour une vie sexuelle plus sûre, mais en même temps je pense qu’il faut aussi prendre le temps de réfléchir au fait que les fluides sont faits pour qu’on en profite et qu’on les partage. Dans un sens, FluidØ est une sorte d’utopie.

Il y a donc une véritable démarche de confrontation du public ?

Oui. C’est pour ça que ce n’est pas un film avec de l’amour à chaque scène de sexe : c’est vraiment une œuvre à propos de l’acte d’éjaculer. Par exemple, pour l’héroïne dont c’est la première expérience, elle essaie le fist-fucking comme un moyen de se réveiller. C’est avec cette lecture que l’on peut comprendre le film, et c’est différent de ce que cherche à faire la pornographie.

Pour l’instant, on a surtout parlé du contenu explicite du film, mais ça ne se limite pas à ça : visuellement, musicalement, le film a une vraie identité, très pop, très créative. C’était un format que vous aviez en tête dès le début ?

Oui, et je suppose que c’est parce que je fais aussi des installations artistiques. J’ai écrit le script en ayant la direction artistique en tête. Le film repose aussi beaucoup sur cette émancipation visuelle.

Avez-vous des influences artistiques particulières ?

Pour ce film en particulier, comme j’en ai eu l’idée en 2000 mais qu’il n’est entré en production qu’en 2015, je me suis beaucoup impliquée entre-temps dans la communauté post-porn, où j’ai assisté à beaucoup de performances extrêmes et très puissantes. Cela m’a fortement inspirée. Nous avons aussi beaucoup échangé autour de ces idées post-porns, punks et féministes avec Virginie Despentes et Paul Preciado. Je pense que c’est ce qui m’a le plus influencée pour FluidØ.

Aujourd’hui, travaillez-vous déjà sur de nouveaux projets ?

Oui. Je viens juste de faire un court-métrage à Madrid, et je développe un nouveau film que je voudrais réaliser en 3D. Ce sera aussi un gros challenge, cette fois pas tant pour ce qui est du contenu que du concept. Ça s’appelle UKI Cinema Interrupted, et je veux utiliser des téléphones mobiles qui interagissent avec le film pour l’interrompre. J’essaie d’innover en termes de forme, et j’ai un financement du CNC pour m’aider à le développer pour l’instant. Je voudrais faire plus de cinéma, mais même si nous avons quelques financements, cela reste un long processus que de produire un film, donc entre-temps je fais toujours des installations artistiques.

Nous demandons à chaque réalisateur que nous rencontrons de nous parler d’une scène d’un film qui l’a particulièrement touché, fasciné, marqué et de nous la décrire en nous expliquant pourquoi. Pouvez-vous nous parler de ce qui serait votre moment de cinéma ?

C’est un peu difficile. Je suis très inspirée par Pasolini et Godard dans le développement de mes films. Je suppose que s’il y a un film qui est particulièrement outrageux, sexuellement et politiquement, ce serait Salo de Pasolini. En particulier une scène où l’on sert des excréments en guise de repas. C’est une œuvre politique très provocante.

Propos recueillis par Lila Gleizes.

Remerciements à Estelle Lacaud de L’Étrange Festival.

FluidØ de Shu Lea Cheang. Allemagne. 2017. Présenté à L’Etrange Festival 2017 (Forum des Images).

 

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