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le Film de la semaine – Sayonara de Fukada Koji : Les jours de l’éclipse

Posté le 10 mai 2017 par

Après son très réussi conte rohmérien Au revoir l’été et avant son Harmonium marqué par sa maîtrise des codes du cinéma japonais contemporain, Fukada Koji a fait Sayonara. Un film sur la fin de l’homme, du Japon. Un film sur la lumière, son absence et sa recherche.

Sayonara_Affiche_web

Le postulat est simple. Dans un futur très proche, voire dans une réalité alternative, le parc nucléaire japonais devient hors de contrôle et condamne les habitants à fuir le pays. Le gouvernement évacue les habitants en les appelant par une sorte de tirage au sort interlope. En attendant de pouvoir quitter l’île, les dernières âmes errent et hantent un Japon crépusculaire. Nous suivons les derniers jours de Tanya (Bryerly Long) et de Reona (Geminoid F), son robot. C’est d’abord par la présence cette dernière que Sayonara nous introduit son inquiétante réalité, avec un robot en guise d’actrice principale. A travers les yeux de Reona, nous assistons à l’évaporation de l’homme, mais pas de l’humanité. Le film de Fukada se construit avec des situations, des moments, voire des fulgurances, plus qu’avec une grande ligne directrice. Il n’est pas question d’une grande quête ou d’un film catastrophe avec un côté thriller, ce que aurait pu être le film avec une telle intrigue. Nous observons paisiblement le délitement de Tanya, de son couple, de ses amis, de ses rencontres et de sa vie par de courtes séquences simples mais puissantes. L’écriture de Fukada, des dialogues au montage, ne fait qu’épouser un mouvement réaliste dans une certaine mesure mais tragique : les personnages ne sont pas plus grandiloquents que ce qu’on pourrait accepter comme vraisemblable à l’aune de cette situation. Le film nous propose même de découvrir ou redécouvrir la poésie dans sa forme la plus simple, dans des moments de temps suspendus ou Reona déclame Le Bateau Ivre de Rimbaud en plusieurs langues ou d’autres poèmes japonais. La poésie accompagne les personnages, et donc les hommes dans leur fin. Comme si au final, il ne restait plus qu’à contempler. Et c’est cette contemplation ultime que nous propose le film.

Sayonara de Koji Fukada // Bande-annonce officielle from Survivance on Vimeo.

On se laisse prendre par l’atmosphère lascive et contemplative du film qui n’est pas exempt de vie pour autant. Les différentes situations viennent justement donner des instants de mouvement au métrage. Que ce soit la rencontre d’un couple d’étudiants qui veut officialiser leur amour avant de finir en dansant sur une plage, ou la séparation déchirante de l’amie de Tanya (Murata Makiko) avec son fils. Les derniers éclats de vie, les dernières étreintes et les derniers regards rythment le film. Dans une tradition de SF minimaliste, le spectaculaire est intériorisé. La lumière du film nous rappelle à chaque instant par sa lueur singulière que sa beauté n’a d’égal que son caractère éphémère. Pour capter cette vie évanescente, Fukada utilise beaucoup de plans fixes et longs. On peut ainsi observer les changements de lumière, et la disparition de cette dernière. Le film joue sur la luminosité et la colorimétrie, le travail de Ashizawa Akiko est sublimé dans Sayonara. La photographie du film rappelle donc celle des œuvres de Kiyoshi Kurosawa, mais également de cinéastes occidentaux comme Krzysztof Kieslowski, voire la peinture baroque. Une séquence entière fait d’ailleurs référence à Mère et Fils d’Alexandre Sokurov, quand Fukada utilise l’image distordue et joue avec la temporalité [montage] pour accentuer les moments de confusion que partagent les personnages. Le travail sur la lumière prend alors tout son sens à l’aune des situations, mais surtout de la relation entre Tanya et Reona. La clarté des lueurs symbolisent la vie, mais également le lien entre les personnages. Comme dans Harmonium, elle raconte aux spectateurs les tourments silencieux des personnages. Pourtant, Sayonara n’est pas un film triste ni pathétique. Les personnages s’éteignent dans la beauté, mais semblent perdurer dans les yeux de Reona, le robot.

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Le film nous montre l’extinction des hommes dans un calme, et une sérénité apaisante. Ce n’est pas un simple contraste formel ou une structure artificielle qui forcerait du mono no aware [esthétique de l’éphémère], car il est également question de transmission. Fukada se soucie plus de ce que les hommes laissent que de la défaite évidente d’un système ou d’une vision de l’homme. Certes, il y a du désespoir ou de la colère, mais ces émotions s’évaporant devant quelque chose de beaucoup plus grand. En se concentrant sur l’intimité de ses personnages aussi bien humains que robot, le film nous montre que l’humanité va au-delà des hommes. Et c’est la poésie qui fait le pont entre l’homme et son double, c’est la recherche de la beauté, de la lumière qui nourrit ce qu’est l’humanité au-delà des contingences. Sayonara s’applique à nous montrer et nous faire vivre une palette d’émotions pour finalement nous subjuguer par ce qui nous lie, le sublime. Ce moment qui nous renvoie à notre finitude mais à travers les yeux d’un être indéfini, Reona. Nous sommes éblouis et fascinés par la grâce discrète de cette incarnation. La puissance du film et son ambition se trouvent alors dans une scène clé qui nous donne à voir ce que les hommes ne regardent plus. Ainsi, Sayonara confirme que Fukada Koji est l’un des plus importants cinéastes de sa génération, et qu’il faudra bientôt écrire son nom à coté de celui de Kurosawa et Kawase.

Kephren Montoute.

Sayonara de Fukada Koji. Japon. 2016. En salles le 10/05/2017.

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