FICA 2017 – The Dark Wind de Hussein Hassan : Au vent mauvais

Posté le 24 mars 2017 par

Si le Festival International des Cinémas d’Asie (FICA) de Vesoul est parfois vecteur d’excellentes surprises (Being Good ou Tharlo l’année dernière), il arrive parfois qu’un film ennuie, ou même scandalise la rédaction. C’est le cas de The Dark Wind de Hussein Hassan, sélectionné cette année.

On le sait et on l’accepte, le FICA de Vesoul a toujours eu tendance à privilégier le fond sur la forme (lire ici), s’intéressant plus au cinéma dans un cadre sociologique et politique qu’esthétique. Si ce n’est pas la ligne défendue à la rédaction d’East Asia, elle est totalement justifiée et même remarquable dans une optique de sensibilisation aux problèmes sociaux du monde oriental dans le cadre d’un festival.

C’est ainsi que chaque année, nombre de films aux sujets identiques se retrouvent programmés au multiplexe vésulien. Du droit des femmes à la gentrification des campagnes asiatiques, les cinéastes invités déballent leurs sujets importants et forcément pathétiques. En effet, comment être idéologiquement opposé à un film défendant les paysans tibétains ou les femmes opprimées en Chine continentale ? Par bon cœur, il peut paraître légitime d’accepter le manque de mise en scène, voir parfois l’amateurisme de certains films semblant penser qu’un message digne peut remplacer une vision artistique.

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Il arrive parfois que la pilule ne passe pas, et qu’un film au message ô combien important (essentiel) soit bien trop criblé de défauts pour justifier un « laisser passer social ». C’est le cas de The Dark Wind. Premier film de fiction du réalisateur irakien Hussein Hassan, il traite avec maladresse d’un sujet pourtant sensible et peu connu, celui des femmes enlevées par Daesh dans les villages environnants, vendues à des cheiks de l’Etat Islamique, et souvent traumatisées à vie. Hussein Hassan choisit ici de traiter ce sujet des plus durs sous la forme d’un drame familial, présentant un couple de réfugiés vivant dans un petit village kurde. Alors que leur mariage semble proche et leur vie paisible, leur habitat se fait assiéger par Daesh, et les femmes, dont la jeune fiancée, se font enlever. Le film commence vraiment au bout d’une petite demi-heure, lorsque les deux amants se retrouvent, vivant dorénavant dans un camp de réfugiés. Si lui est plein d’espoir, elle, totalement sous le choc, demeure mutique et traumatisée.

Ainsi, en déplaçant un mélodrame familial dans un contexte de crise, le réalisateur se rend coupable d’une certaine frivolité, faisant quasiment disparaître le contexte de son film dans une vaine volonté de mener à bien son scénario. C’est cela qui met en lumière deux des principaux défauts du film, l’un acceptable, l’autre réellement dangereux.

D’un point de vue cinématographique, le mélodrame est raté, l’émotion ne passe pas : certaines situations semblent absurdes du fait d’un jeu d’acteurs parfois approximatif et d’un manque de budget manifeste qui rend quelques séquences affreusement gênantes. Pourquoi montrer une attaque de djihadistes pour la résumer à cinq pauvres acteurs cagoulés armés de fusils en plastique et gesticulant vainement ? Pourquoi proposer une scène de guerre quand on ne sait manifestement pas monter une séquence d’action ? Tout cela fait d’office du film un échec artistique certain, qu’on aurait pu lui pardonner s’il ne devenait pas, du fait de cet échec, théoriquement dangereux.

Dangereux car par sa médiocrité, il déconnecte et repousse le spectateur de la réalité de ce qu’il voit à l’écran. En laissant une place trop importante au mélodrame médiocre, Hussein Hassan subordonne la réalité, et là ou des images pourtant fortes et réelles de camps et de réfugiés pourraient alerter et faire réagir le spectateur, elles ne provoquent ici qu’indifférence.

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A l’instar (toutes proportions gardées) de Gillo Pontecorvo dans Kapo, rendu célèbre par le texte de Jacques RivetteHassan prostitue la réalité, semblant s’en servir comme d’une excuse pour son mélodrame, comme une sorte de barrière anticritique facilitant les larmes et les apitoiements du public (« On est vraiment nés dans la bonne partie du monde » pouvait-on entendre dans le public à la sortie de la salle). Tout comme Pontecorvo objectifiait les camps de concentration, les réduisant à un simple décor dans lequel se déroulait son métrage, Hassan n’ancre jamais son film dans le réel et dans son contexte. Il ne refait jamais allusion aux djihadistes une fois son introduction passée et réduit leurs horreurs à un simple retournement narratif. The Dark Wind aurait pu se passer n’importe où et à n’importe quelle époque, aurait pu être un film sur le droit de cuissage à l’époque seigneuriale ou sur le statut des femmes dans les banlieues sensibles, il dénonce dans le vent et ne justifie jamais son cadre spatio-temporel pourtant si important.

Dans un film de fiction, le lieu diégétique doit avoir son importance, doit pouvoir être justifié par son auteur et doit se révéler indispensable au bon déroulement de l’intrigue. Le parachutage d’un scénario au final assez passe-partout dans un contexte aussi unique et sensible ne relève ici que d’un opportunisme crasse et honteux.

Le contexte paraît donc accessoire à l’histoire, et disparaît derrière les situations fictives du film (car il s’agit bien d’une histoire, non d’un biopic ou d’un docu-fiction), réduit à un simple décor.

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Si cette faute sur un autre sujet moins sensible serait loin de déclencher une polémique, comme le démontre le nombre de comédies exotiques ou films d’espionnages multinationaux sortis chaque année, se servir d’un Moyen-Orient à feu et à sang comme décor factice n’est qu’une arnaque larmoyante et scandaleuse. Passer la situation géopolitique du pays au second plan, sous le tapis, comme s’il s’agissait d’un vulgaire décor inhabité n’a pour effet que de faire disparaître les implications et la situation pourtant réelle aux yeux du spectateur, comme si ces hommes et ces femmes qui mourraient chaque jour n’étaient que des mannequins en mousse ou des figurants anonymes.

Si l’on en croit les interviews et autres questions-réponses effectuées par l’équipe du film pendant le festival, The Dark Wind devait à l’origine être un documentaire, annulé suite au manque de témoignages. On peut alors se demander ce qu’aurait été un film qui utiliserait ces images rares et ce cadre spatial intense, leur donnant l’importance qu’ils méritent. Un film qui respecte ses conditions de tournage et ne se serve pas honteusement d’un contexte dur pour ses propres intérêts commerciaux (et non artistiques), un film plus respectueux, moins abject, qui respecterait ses engagements et les victimes de ces drames.

Elias Campos.

The Dark Wind de Hussein Hassan a été diffusé au  23ème Festival International des Cinémas d’Asie (FICA) de Vesoul du 7 au 14 février. Plus d’informations ici !

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